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ENTRETIEN AVEC ALI MOUZAOUI «Il ne suffit pas de parler kabyle ou chaoui pour ruer dans les plateaux de tournage»



Dans cet entretien, Ali Mouzaoui nous parle de son projet de film, «Mon ami mon double», un documentaire qui retracera la vie et l'œuvre du cinéaste Abderrahmane Bouguermouh. «Un personnage fascinant à plus d'un titre (…) la mémoire vivante des confluences», dira-t-il de celui dont il se flatte de faire partie du cercle restreint d'amis que compte l'adaptateur au cinéma du célèbre roman de Mouloud Mammeri, «La colline oubliée». Ali Mouzaoui nous parle aussi du cinéma algérien et, en particulier, du cinéma d'expression amazighe. Son credo : la formation qui reste «le seul rempart contre les bricolages abêtissants».
Le Soir d'Algérie : «Mon ami, mon double» est le titre de votre prochain film consacré au parcours de Abderrahmane Bouguermouh. Il est rare qu'un cinéaste se penche sur la vie d'un autre cinéaste comme lui, qu'est-ce qui vous a intéressé dans le personnage au point de lui consacrer un film '
Ali Mouzaoui : Il est évident que ce n'est pas fréquent, chez nous, que l'on s'intéresse à la vie ou à l'œuvre d'un cinéaste. Par contre, ailleurs, la vie des cinéastes mérite autant d'attention que celle de la plupart des créateurs, d'intellectuels, participant à produire des idées influant sur la trajectoire d'une société, d'une époque. Bien des livres ont été écrits sur des cinéastes, des films leur sont consacrés. Mais nous parlons d'un ailleurs différent de notre réalité. Nous parlons de contrées où les citoyens lisent et participent activement à la polémique structurant leur quotidienneté. En ce qui nous concerne, il me semble que l'Algérien, tiraillé de toutes parts, n'a pas le temps de se poser certaines questions vitales même lorsqu'elles engagent pleinement son devenir. Nous consommons de moins en moins de livres, de films, de musiques. Nos musées n'accueillent pas grand monde. Nous sommes de plus en plus différents des peuples qui nous entourent, nous devenons de plus en plus particuliers, ce qui devrait nous inquiéter. Pour revenir au sujet de mon documentaire «Mon ami, mon double», Film consacré à la vie et à l'œuvre d'Abderrahmane Bouguermouh, je pense que c'est un personnage fascinant à plus d'un titre. Ceci dit, il est clair que je ne fais pas ce film par rapport à mon intérêt personnel mais dans l'intérêt d'une culture, d'un pays, d'un peuple. Il faut dire que Bouguermouh a accompagné toutes les grandes figures de la culture algérienne et qu'à ce titre, il se présente aujourd'hui, comme une mémoire vivante des confluences. Dans ses souvenirs resurgissent, dans toute leur splendeur, des hommes et des femmes qui ont porté un pays au-delà des frontières. Par sa force de narration, sa limpidité dans la réflexion, Boughermouh fixe le temps pour qui prend le temps de l'écouter, de se pencher sur son œuvre. Cet intellectuel abreuvé à une culture universelle peut faire aimer Malek Haddad, faire découvrir la face cachée de la diva Marguerite Taos Amrouche ou révéler au grand jour la douloureuse magie caractéristique aux pinceaux de M'hmed Issiakhem. Homme pudique et discret, Abderrahmane Bouguermouh est tenace dans ses convictions, fidèle dans ses engagements pour la liberté et la justice, attaché aux valeurs immuables qui ont jalonné l'histoire millénaire de tout un peuple. Cinéaste et romancier entier, il demeure des plus intransigeants dans son travail. De son premier film («La grive») à son dernier (à ce jour, «La colline oubliée») j'ai découvert un homme attaché au détail, patient et ne lésinant pas à l'effort. Bouguermouh est un perfectionniste. Mais Bouguermouh est aussi un homme de tempérament. J'ose dire connaître son côté passionné, colérique et tempétueux. Ses coups de gueule ne l'empêchent pas d'être un ami qui pardonne, qui tait ses blessures. Le mot qui me vient en tête s'il faudrait qualifier l'homme et l'œuvre, ce sera le mot «Dignité».
«Mon ami, mon double»… On peut comprendre à travers ce titre que vous appartenez à la même école, que vous partagez les mêmes références esthétiques avec Bouguermouh, que beaucoup de choses vous lient dans la vie comme dans le métier de réalisateur et d'homme de cinéma… Audelà de l'amitié, qu'est-ce qui vous fascine donc chez le personnage au point de vous considérer comme son double '
Je n'oserai pas prétendre appartenir à la même école que Bouguermouh, malheureusement. Pour plusieurs raisons, je pense qu'il a une vision du monde plus parfaite, plus achevée. En lisant son roman, j'ai découvert chez l'écrivain le souffle d'un coureur de fond, un imaginaire fécond et la précision d'un documentariste hors du commun. J'étais persuadé d'avoir affaire à un reporter qui à vu la prise de Monté Cassino. Ces héros sont vivants, comme restitués dans la clarté d'une histoire récente. Pourtant… «Mon ami, mon double», titre du documentaire, est un extrait de la définition que Bouguermouh se fait de l'amitié. Assuré de l'importance que revêt l'amitié à ses yeux, je me trouve flatté de faire partie du cercle restreint de ses amis. J'avoue que nous nous voyons souvent, que bien des projets nous lient, que parfois, bien des douleurs nous unissent. Je pense qu'un ami, c'est celui avec qui on partage le silence. C'est une amitié qui vous complète sans vous encombrer.
En lisant le synopsis de votre film documentaire qu'on peut considérer comme un hommage au cinéaste, vous parlez avec beaucoup de nostalgie de l'homme mais vous mettez beaucoup de poésie et d'émotion à évoquer le cinéaste et ses nombreux films. Sans doute il vous inspire beaucoup puisque Bouguermouh est aussi poète et écrivain '
A travers le film «Mon ami, mon double», mon intention n'est pas de rendre un hommage à Bouguermouh, il n'en est pas friand et je n'en suis pas adepte. C'est Fédérico Garcia Lorca qui disait, je cite : «Les applaudissements sont le meilleur linceul pour un artiste…» Dans notre nouvelle «culture», particulièrement en Kabylie, nous dépensons trop d'efforts et de temps dans thijmiline (les hommages). Un usage qui ne sert pas l'artiste et encore moins le public. Cela relève de cette pratique infâme de maquignon qui consiste à gonfler un agneau avant de le mettre sur le marché. J'insiste, j'ai un haut-le-cœur chaque fois que j'ai enduré, par bienséance, les cérémonies d'hommage. Le film «Mon ami, mon double» est un acte d'utilité. J'ai fait ce film pour scruter, sonder les tréfonds d'un intellectuel qui essaie, à travers ses réponses, de percer certaines questions qui préoccupent l'esprit humain. Bouguermouh traque les mots pour cerner le sens de la douleur, de l'absence, de la mort, de l'amour. A travers son œuvre, j'ai tenté de mettre en évidence les inquiétudes que vivent les hommes sans avoir l'aptitude de définir les raisons de notre mal-être. Ce n'est pas une biographie localisée qui me tient à cœur, quand bien même le milieu, l'environnement est assez déterminant dans notre perception des choses. Et pour un complément de réponse à ta question, le côté poétique que tu soulignes rend les hommes plus perceptifs mais aussi plus vulnérables. Il faut faire avec nos caractéristiques comme on fait avec une verrue au bout du nez. On s'en accommode.
On ne peut pas parler de Bouguermouh sans parler de Mammeri, de Kateb Yacine, Taos Amrouche et bien d'autres et surtout de Malek Haddad qui est un Constantinois d'adoption mais originaire, me disiez-vous, de la même région de Kabylie que Bouguermouh… Tous des illustres hommes de lettres que Bouguermouh a côtoyés ou avec qui il partage beaucoup de références intellectuelles mais aussi une certaine idée de l'Algérie
Dans toutes les sociétés, la continuité dans la pensée est une condition essentielle à leur évolution. C'est un principe qui permet une profondeur historique dans la pensée humaine. Ainsi, il me paraît tout à fait logique que Bouguermouh se revendique et se rattache à cette génération d'intellectuels brillants, tous ses aînés. A mes yeux, Bouguermouh, par ordre de générations, se positionne comme un intermédiaire entre cette élite et nous génération d'après-guerre. Il a compris sa mission et son devoir de nous transmettre un fonds littéraire, poétique comme on transmet le témoin dans une course de relais. Il en est sûrement conscient mais avons-nous ressenti la nécessité d'hériter de ce patrimoine à l'heure où nos ambitions sont déviées vers des fixations culturelles troubles. Ces illustres hommes de lettres, comme tu les nommes, ont tous dépoussiéré l'histoire pour forcir une identité algérienne défigurée par de successives invasions. Leur rôle était, poétiquement, de manière épique, d'enraciner dans les cœurs l'amour de soi. Une quête permanente de l'Ancêtre a hanté cette bonne cuvée d'intellectuels algériens. C'est leur dénominateur commun. Bouguermouh qui les a côtoyés reste lié à leur esprit authentique et souffre de ne pouvoir nous les faire connaître et admirer. Parfois, il me semble qu'il vit plus avec eux que parmi nous.
Bouguermouh, c'est aussi un écorché vif du cinéma d'expression amazighe dont il est le pionnier. Vous arrive-t-il de parler de cette belle expérience dont il ne garde, nous croyons savoir, pas de bons souvenirs seulement '
Dans l'univers de la création, je crois qu'il n'y a pas beaucoup d'heureux. Nous triturons toute notre vie des sentiments, des passions. En fin de parcours, il ne nous reste que des soupirs. Bouguermouh a réalisé «La Colline Oubliée» par serment. Je suis témoin de ses épreuves. Il en a enduré les pires dans la création. Il a affronté le tournage avec un infarctus auquel il n'a même pas accordé le temps d'une convalescence prescrite. Il y avait dans l'air un goût de suicide. La nuit je me levais pour voir si son cœur n'a pas lâché. C'est une période où il s'est laissé aller à l'abandon. Il a remisé sa santé au second degré et ne voyait qu'un film à faire. De l'autre côté, j'admirais son acharnement et sa foi. L'enfant d'Ouzellaguene brûlait ses tripes à la place de la pellicule. Le film est fait. Il ne peut pas le voir. Il a en sa possession quelques photos qui prouveront à jamais que c'est bien lui, Abderrahmane Bouguermouh, le scénariste et réalisateur de «La Colline Oubliée». Inoubliable aventure pour un cinéaste dépossédé. Le film est quelque part à Paris. Souhaitons qu'un jour, l'Etat algérien se chargera de son rapatriement comme il a songé à rapatrier les cendres de ses héros.
Après «La colline oubliée», «La Montagne de Baya»… l'expérience du cinéma d'expression amazighe semble marquer le pas ...
Le cinéma algérien en général, d'expression amazighe en particulier, a ses lacunes. Dernièrement, en table ronde, avec mes collègues, nous avons essayé pour la nième fois de cerner les insuffisances de notre cinéma. A mon sens, il faudra revoir le circuit industriel de fabrication d'un film. Nous constaterons que biens des chaînons manquent dans ce processus de production. Inévitablement, il est urgent d'y remédier. Le second point faible réside dans la carence liée au texte. Le fonds scénaristique n'existe pas. Il faut impulser une nouvelle méthode de formation qui tiendrait compte de l'importance du texte qui est la matière de base sans laquelle il n'y aurait ni cinéma ni télévision. Le second point faible me paraît être la formation dans le domaine des comédiens. Le cinéma d'expression amazighe ne dispose pas d'un réservoir de talents. A chaque film, j'appréhende la distribution. Il n'est pas évident de prendre chaque fois des amateurs, même si cela représente une importante étape de formation. Encore une fois, il est utile d'encourager la formation.
Paradoxalement, l'intrusion de l'Etat et des fonds publics, l'institutionnalisation du festival du film amazigh n'ont pas arrangé les choses. Cela a ouvert grandes les portes à l'opportunisme ; des pseudo cinéastes se sont engouffrés dans la brèche ainsi ouverte, au détriment de la production de qualité ...
Je suis de nature têtue. Je n'abdiquerai pas à l'idée que sans école, il n'y aura point d'œuvre. Je suis un fervent et inflexible tenant de l'école. Les amoureux du cinéma se doivent de consacrer quelques années à la formation. C'est inévitable. Nous ne pouvons pas constituer une armée de génies autodidactes. Imaginons que l'on confie nos navires et nos avions à des autoproclamés pilotes ou timoniers. Les atterrissages et amarrages ne seront pas de toute douceur. Alors, il me semble que l'école, la formation sont les seuls remparts contre un bricolage abêtissant. La preuve est que de jeunes talents nous ravissent et nous emballent. Ils sont loin de germer dans les arènes du cinéma amazigh. Il ne suffit pas de parler kabyle ou chaoui pour ruer sans pudeur sur les plateaux de tournage. Etre kabyle ne donne aucun droit à banaliser des professions. Mes propos ne plairont pas à beaucoup de monde. Je ne m'en préoccupe pas. J'ose dire le fond de ma pensée.
Des observateurs ont cru percevoir dans certaines fictions d'expression amazighe projetées par la Chaîne 4 de l'ENTV une lecture idéologique dévalorisante de la réalité kabyle. L'accent a été mis sur une typologie des personnages bouffons et caricaturaux tels que le naïf, le colérique… qui rappellent les clichés véhiculés par le cinéma colonial.
Il n'est pire cliché que celui préfabriqué dans l'ignorance. Durant de longues années, le cinéma algérien a souffert d'un manque drastique de liberté. Pendant longtemps nous avons participé à sculpter des héros aseptisés, entièrement positifs… Au final, nous obtenons des personnages effilochés, déshumanisés. Des personnages qui ne frémissent pas aux vibrations amoureuses, qui ne tremblent pas devant la mort, ne souffrent pas devant la douleur. Aujourd'hui, l'univers de la création connaît un assouplissement des contraintes. Cependant, ces prémices de liberté ne favorisent pas la création au sens qualité. La plupart des produits ne répondent pas à un minima esthétique. Même l'emballage n'est pas attrayant. Pour cela, il faudra exiger un feedback pour chaque film, un retour d'écho. C'est une dynamique qui associera la critique et préservera le spectateur quant à la qualité de sa consommation.
Entretien réalisé par Saïd Aït-Mébarek
Bio Express
Né en Kabylie en 1952, Ali Mouzaoui a suivi une formation de metteur en scène en ex-URSS, Union soviétique, section film d'art. Dès son retour en Algérie dans les années 1980, il sera réalisateur et scénariste à la Télévision algérienne puis à l'Entreprise nationale de cinématographie (ENPA). Actuellement, il travaille en indépendant et dirige une entreprise de production audiovisuelle. Ali Mouzaoui est également l'auteur d'un roman, «Thirga (Les rêves) au bout du monde», publié chez l'Harmattan, en 2005.
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