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ENQUÊTE-TEMOIGNAGES Du quotidien des flambeurs «flambés»



Hypotéquer ses biens, se ruiner, perdre les êtres les plus chers, ne semblent décourager en aucun cas les accrocs aux jeux de hasard. Un vice, une pathologie, diront les spécialistes, difficile à guérir. Des flambeurs nous racontent ici leur quotidien.
Mohammed Akli, 50 ans, flambeur : «C'est le goût du risque qui m'intéresse»
Mohammed Akli, ou comme se plaisent à l'appeler les gens du quartier «Moh la faillite», est un personnage atypique. Dans ce quartier populaire de l'Algérois, chacun retient au moins une anecdote au sujet de ce gaillard tatoué sur les bras et les mains. Mais là où il fait l'unanimité autour de lui, c'est lorsqu'on aborde sa propension à parier. «En fait, nous dit-il, je ne paris pas pour gagner, mais plus pour assouvir un besoin de prendre des risques.» Le crâne dégarni sous un béret noir, habillé d'un bleu de Shanghaï, Moh la faillite remonte jusqu'à son adolescence pour retrouver des traces de ce goût du risque. «Je me rappelle qu'au CEM du quartier, construit en bois préfabriqué, j'avais mis le feu à ma classe parce que l'enseignante m'avait refusé l'accès. J'étais renvoyé dans les 48 heures. Du jour au lendemain, j'étais devenu pour mes camarades un héros qui a osé défier l'autorité de l'institutrice.» Outre le renvoi, l'incident lui vaudra une raclée de son père en plein milieu du stade du quartier et sous le regard de tous. Le second souvenir date de quelques années plus tard lorsque défi lui a été lancé par son amoureuse de tatouer son prénom. Non seulement il tatoua son prénom sur le bras gauche avec un cœur rouge, mais aussi greffa les lettres de sa ville d'origine Oran sur chacune de ses phalanges. Mécanicien de profession, Mohammed Akli, quoique gagnant bien sa vie, n'a jamais mis de côté un sou. Et pour cause, il mêle l'argent à tous ses loisirs, même en jouant aux dominos ou aux cartes, il ne peut s'empêcher de rameuter ses copains pour les convaincre de jouer pour de l'argent. «Pour moi, il faut qu'il y ait un vrai enjeu», soutient-il, sinon à quoi bon perdre du temps. Il ne veut pas perdre de temps, mais de l'argent oui. «De nos jours, on ne parie plus comme avant. Je me souviens encore des années 1980 lorsque les complexes de la côte ouest d'Alger étaient encore fréquentés. Il y avait des touristes du monde entier, des Italiens, des Allemands, des Français… Ceux-là savaient bien s'amuser. Les restaurants, les discothèques et les salles de jeux étaient pleins à craquer et l'on pouvait jouer des sommes faramineuses. Certains touristes jouaient l'équivalent d'un salaire annuel d'un Algérien dans une entreprise publique», raconte Mohammed en soupirant. «A cet époque, on jouait pour du Pascal (l'ancien franc français).» Depuis la disparition des touristes et des complexes avec, des endroits insalubres ont remplacé ces lieux de loisirs.
Nacer, 45 ans, professeur de français : «Pour moi, les chevaux c'est d'abord une passion»
A l'hippodrome de Zemmouri, localité agricole et côtière à l'est de Boumerdès, Nacer est connu depuis ses années de fac. Licencié en français et exerçant dans un lycée avoisinant, Nacer est un habitué des écuries depuis qu'il avait quinze ans. «J'accompagnais mon défunt père, qui, lui, pariait énormément. J'ai chopé le virus, et aujourd'hui, je mets pratiquement le quart de mes revenus mensuels. Avant de me marier, il m'arrivait d'y mettre tout mon salaire.
Ma femme m'a quitté, elle ne voulait plus d'un mari soulard et ruiné par le jeu.
Depuis, les responsabilités se sont multipliées et les soucis avec. Heureusement qu'il y a les cours de soutien pour dégager de l'argent et pouvoir s'adonner à ses petits loisirs », souligne Nacer pour qui tirer le tiercé gagnant est moins important que l'admiration qu'il voue aux chevaux. «J'adore cet animal. Malheureusement, je ne peux pratiquer l'équitation encore moins m'offrir un cheval, alors je mise de l'argent rien que pour satisfaire mon ego, soit de savoir si effectivement je suis connaisseur ou pas des chevaux.» Nacer ne s'adonne à aucune autre forme de paris que les chevaux. Il dit y trouver du plaisir. Depuis quelque temps, le prof de français traîne son fils de sept ans. «Pour l'instant, je l'ai mis à la natation. Si l'envie le prend, je ne trouverai pas d'inconvénients à ce qu'il fasse de l'équitation.» Pour les paris, Nacer est catégorique : «Je ferai de mon mieux pour les lui déconseiller et surtout l'en dissuader.»
H'cicen, 55, retraité, divorcé : «Le pari a gâché ma vie»
«Les regrets ne servent plus à rien, il est déjà trop tard de faire machine arrière», amère réalité que celle qui sort de la bouche de H'cicen. Lui, c'est un parieur invétéré qui a misé de l'argent sur tout ce qui pouvait rapporter plus. Les jeux de hasard, de cartes, le poker, la guinche, les dominos, le pari sportif, le tiercé… aucune forme de pari n'a de secret pour lui. Le seul, peut-être, est de n'avoir jamais pu pénétrer le secret de faire fortune grâce aux jeux. Son témoignage est poignant : «Lorsque vous vous mettez à jouer, vous entrez dans un cercle infernal où chaque mise en appelle une autre, puis c'est l'accoutumance. L'étape suivante vous empruntez pour continuer à jouer. Ensuite, vous vous endettez pour rembourser vos emprunts et ainsi de suite. Vous n'arriverez plus à vous en sortir. Vous vous mettez aussi à boire beaucoup, vous délaissez votre famille, vos enfants ne vous voient plus, ils ont honte de leur père. J'ai sombré dans les paris et l'alcool au milieu des années 1990. L'entreprise publique dans laquelle j'étais tourneur nous a proposé des départs volontaires en retraite anticipée avec une indemnisation d'environ trente millions de centimes. J'avais un ami aisé avec qui on devait s'associer dans un commerce. Je n'ai rien vu. J'ai suivi son rythme de vie et je payais même les beuveries. Une fois mon pécule consommé, je n'ai trouvé personne. Si j'avais épargné le dixième de ce que j'ai flambé, j'aurai été maintenant à l'abri. Ma femme a essayé de me conseiller, supporter mes folies, mais elle a fini par partir. Elle ne voulait pas d'un mari soûlard et ruiné. Aujourd'hui, je vois mes enfants de temps à autre, mais je regrette mes quelques années d'errements. Mais bon, rien ne sert maintenant de pleurer sur son sort ; ce qui est fait est fait.»
Amira, 27 ans, commerciale : «Mes amies disent de moi que je suis trop dépensière»
Amira le reconnaît et l'assume. Commerciale depuis deux ans dans une société d'importation, elle gagne bien sa vie. «Mais, ce n'est jamais assez», dit-elle. En fait, Amira est une acheteuse compulsive qui ne peut s'empêcher de dépenser pour une paire de chaussures, un bijou, un parfum, une tenue… même si dans son armoire, elle a des articles jamais portés et qui restent neufs avec leurs étiquettes. «C'est plus fort que moi», se résigne-t-elle, mais ne se considère nullement comme «une flambeuse». «Pour moi, flamber, c'est acheter des trucs inutiles ou faire des paris. Moi, je ne jette pas l'argent. Bien au contraire, je me fais plaisir.»
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