En Algérie, la science politique reste une discipline «politiquement correcte», mais depuis peu, à l'ancienne garde des vieillards de l'académie se substitue une nouvelle génération de jeunes chercheurs dont la vitalité intellectuelle dérange et bouscule l'immobilisme de la pensée complaisante, sclérosée par plusieurs décennies d'allégeance. El watan étudiant a rencontré un de ces jeunes étudiants en quête de «liberté académique». Quelques questions pour parler avec Redouane mansouri, chercheur doctorant en science politique.-En tant que jeune chercheur doctorant, que pensez-vous de l'environnement de la recherche sous le nouveau système lmd '
Je préfère me désigner comme étudiant en thèse, ou comme disent les anglo-saxons «phd student», chercheur doctorant est bien un grand mot, et bien qu'il corresponde à notre statut de chercheurs en début de carrière préparant un travail sérieux, en l'occurrence une thèse pour l'obtention du grade de docteur. Notre statut reste précaire, les moyens matériels supposés être mis à la disposition des chercheurs manquent cruellement, et cela dit de façon générale, car c'est le cas de tout le monde, toutes disciplines confondues. les mécanismes d'accompagnement, notamment les conditions d'obtention de bourses restent floues et souvent inaccessibles pour les moins initiés. le comble, c'est qu'en tant qu'universitaires, les chercheurs doctorants sont les premières victimes de la bureaucratie universitaire.
Si l'on ajoute à cela le manque de considération, souvent subi par nos aînés de l'intérieur de la communauté académique même, notre labeur devient une double peine et notre quête du savoir un véritable combat au quotidien. je préfère vous épargner la polémique sur la valeur du statut de docteur dans le système lmd et nos autres soucis matériels relatifs aux salaires de misère avec lesquels des chercheurs tentent, tant bien que mal, de joindre les deux bouts. Personnellement, je considère que l'environnement global du champ de la recherche n'est pas favorable et que le discours triomphaliste de la tutelle quant à l'attention portée à la recherche ne correspond pas à la réalité vécue par les doctorants et autres chercheurs sur le terrain.
Le budget alloué à la recherche, qui a d'ailleurs triplé depuis 2009, reste très en deçà de la moyenne internationale. Mais le pire reste le mépris affiché, particulièrement envers le champ de la recherche dans les sciences humaines et sociales ; et pourtant, la conjoncture politique exige du pouvoir politique le recours aux connaissances fondées sur l'analyse et la réflexion profonde, nourries par une recherche actualisée et objective.
-Justement, d'aucuns considèrent que la production scientifique et les thèmes embrassés par les chercheurs en sciences politiques à la faculté algérienne restent «politiquement corrects» et que les questions vives contemporaines relatives à la scène nationale sont soigneusement esquivées. Selon vous qui évoluez à l'intérieur de science po, existe-t-il un pacte d'allégeance entre les académiciens et le système politique '
Bien évidemment que cela existe, comme il peut exister ailleurs ; la complexité du jeu politique impose des connivences mais aussi et hélas de la complaisance sous la pression de la violence symbolique qu'inspire le pouvoir politique. La fragilité de l'Etat algérien due à la longue transition démocratique que nous vivons imprime systématiquement des séquelles sur plusieurs champs de la vie nationale, y compris des dysfonctionnements et des aberrations dans la sphère académique. Concrètement, cela se traduit par l'omniprésence d'une pensée conciliante qui s'arrange pour ne pas se retrouver en conflit avec les tenants du pouvoir par crainte de subir, en conséquence, les foudres de la machine de répression qui peut se manifester dans le monde universitaire à coups de sanctions.
-«La corruption dans la sphère politique et ses implications sur la sécurité nationale», le thème de votre mémoire de master et aussi celui de la thèse de doctorat que vous préparez est un sujet actuel extrêmement pertinent, mais qui impose aussi des questions sensibles. n'avez-vous pas rencontré des réticences au niveau de votre encadrement à la faculté, et dans quelle mesure les autres intervenants sur le terrain se sont-ils impliqués pour répondre à votre quête '
Sur le terrain, les gens gardent toujours de la réserve, et il reste difficile de collecter des témoignages ou même de recueillir des opinions. A vrai dire, pour ma thèse de master, je me suis appuyé beaucoup plus sur la recherche documentaire ; à ce titre, il convient de citer l'apport considérable de la presse écrite dans le traitement des affaires de corruption, j'ai beaucoup travaillé sur les archives des quotidiens El Khabar et El Watan, j'y ai constaté, en passant, que la presse indépendante est pratiquement le seul bastion de la liberté d'expression, bien que relative, et cela m'a fortement motivé pour revendiquer ma «liberté académique» dont l'université est censée être la garante. Mais je n'ai pas tout de suite rencontré l'encouragement que j'espérais. Déjà, en amont, au nivau de la faculté, plusieurs enseignants ont tenté de me dissuader d'abandonner ce thème. Mais à force de persévérance, j'ai fini par trouver l'encadrement et l'attention dont j'avais besoin auprès de quelques enseignants qui ont pris mon travail au sérieux.
-Ne pensez-vous pas que la réticence et le paresse d'une catégorie d'enseignants passifs sanctionnent de facto la quête académique des jeunes apprenants ' et qu'en est-il au nivau de votre faculté '
Hélas, en sciences humaines, les académiciens opportunistes sont légion. Il est vrai que beaucoup reprochent à un nombre de professeurs d'histoire, de sciences politiques et de journalisme, entre autres, leur incursion monopolistique dans les sphères du façonnement de l'opinion publique, avec des prestations souvent lamentables. A mon avis, les académiciens médiatisés ou les politologues sur commande qui interviennent dans les médias pour relayer les discours propagandistes ne feront pas long feu. le niveau de conscience politique de l'opinion nationale que l'on constate en constante évolution fait en sorte que désormais le grand public sait distinguer la bonne analyse de l'imposture.
Malheureusement, cette catégorie d'enseignants que l'on peut retrouver dans différentes facultés induisent leurs étudiants en erreur, et pire encore, ils sévissent en sanctionnant les étudiants qui osent critiquer leurs argumentaires souvent sommaires, démunis de rigueur académique, un discours en somme populiste, à la limite du lavage de cerveau. Cela dit, ils existe aussi des professeurs émérites intègres, mais ceux-là ne s'expriment que rarement est restent confinés dans un microcosme qui évolue en vase clos et ne produit que très peu du fait de la marginalisation qu'ils subissent, les autorités leur préfèrant les spécialistes des sondages-maison et des analyses sur mesure.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mohamed Staifi
Source : www.elwatan.com