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Dans ce recueil de chroniques où il laisse libre cours à son écriture naturelle, Amin Zaoui joue avec les mots, transgresse les règles et les interdits, investit l'espace du délire métaphorique. Des chroniques qui, souvent, s'apparentent à des contes contemporains.Des contes philosophiques, satiriques.'parce que l'auteur possède un grand pouvoir imaginatif qui ne rate aucune occasion de s'aventurer dans l'imaginaire, ces articles de presse sont aussi un moyen de raconter des histoires. Et, derrière le procédé du conte et le masque de la fable, des messages cachés, des vérités, des impostures, des crimes... Le tout relié à l'actualité, pour mieux exciter l'intérêt du lecteur et accélérer en celui-ci le stimulateur mental qui donne du punch à l'esprit. Comme exemple de cette technique d'écriture inspirée de la pédagogie moderne (celle qui utilise les données de la psychologie et de la physiologie enfantines), la chronique intitulée «Dictateur, religion et musique !» à elle seule, cette magnifique parabole du pouvoir absolu éclaire combien «la folie est le rêve d'un seul» (le mot est de l'écrivain André Suarès). C'est l'histoire d'un dictateur qui vivait «dans un pays qui ressemble à un de cet amas de pays arabo-musulmans».Le despote et tyran était bon croyant, mais abhorrait la musique : «Parce que cette dernière provoque le bonheur et sème le rêve, elle est son ennemie farouche.'au nom d'une fetwa émise, toute musique s'est vue interdite dans ce pays.» Et puis, un jour, le despote fit un rêve effroyable au point de devenir insomniaque.'son peuple soumis chantait et dansait au son de la musique ! En proie à la peur panique, le dictateur, «en bon croyant, a sollicité son dieu de métamorphoser son peuple, tout le peuple, en un champ de roseaux !». Son souhait exaucé, il n'était pas au bout de ses surprises... Présentée selon la structure et la forme narrative du conte, l'histoire du dictateur n'est pas un enseignement moral. Ce récit allégorique s'adresse au psychisme et à l'intelligence du lecteur, ce dernier ayant vite fait le lien avec le temps présent et ayant immédiatement perçu le message caché. «Pourquoi est-ce que je vous ai raconté cette histoire ''je n'en sais rien ! J'en sais tout ! Vous en savez tout, de même !» conclut l'auteur, avec ce coup d'œil complice au lecteur.'autre chronique, autre interrogation : «Mais pourquoi est-ce que je vous raconte cette histoire du majnoun en ces temps moroses de Daech'» L'explication, d'une clarté aveuglante, est donnée juste après, dans la chute du texte : «Si cette belle histoire d'amour entre Qays et Leà'la a marqué les musiciens, les cinéphiles, les écrivains, les lecteurs, cette histoire immémoriale a vu le jour dans un pays qui, aujourd'hui, s'appelle : l'Arabie saoudite. Première terre d'islam.'où, jusqu'au jour d'aujourd'hui, les femmes, les arrière-petites-filles de Leà'la, sont interdites de conduire une voiture !» La figure de rhétorique qu'est l'ironie mordante rehausse la beauté du texte et des images.'amin Zaoui zigzague d'une analogie à une autre, opère un va-et-vient incessant entre passé et présent, emploie la surimpression pour soigner l'effet de contraste entre légende et réalité.'déjà que le titre de cette chronique — construit par détournement de sens — brille par la bizarrerie des mots accolés : «L'amour au temps de Daech !» (comme un oxymore à effet d'absurde).'l'époque du Royaume des ténèbres est bien triste, comparativement «aux temps de Qays» où «l'Islam, pas sa spiritualité profonde, par sa tolérance civilisationnelle représentait un refuge réconfortant et émouvant pour les amoureux».Dans ces chroniques, Amin Zaoui écrit avec le sérieux de l'enfant qui joue.'il offre des textes originaux, spontanés, ouvrant ainsi des chemins au lecteur.'cet écrivain riche de connaissances et d'expériences voit les choses comme on ne sait plus les voir. Il a le don de l'artiste qui sait concilier l'esprit critique, sérieux et l'esprit créateur et ludique. Un incendie au Paradis !, ce sont exactement 68 chroniques que l'auteur avait fait paraître dans la presse nationale, notamment en 2015 (45 textes) et 2014 (15 textes) ; le reste date des années 2009 (1 texte), 2012 (1) et 2016 (6 chroniques).'le tout se présente sous la forme d'un essai narratif, ces textes courts étant emboîtés de sorte qu'ils rappellent la structure des contes orientaux (les Mille et Une Nuits en particulier). En plus de son talent à raconter de bonnes histoires, à multiplier les récits où cohabitent contradictions et forte indépendance d'esprit, Amin Zaoui écrit très lisiblement et va vite à l'essentiel utile.'fluidité, clarté, précision, brièveté des phrases, simplicité des mots, sujets présentés à travers un point de vue humain (àtravers des personnages), images et figures contrastées... Tout cela donne de la profondeur, du corps, de l'éclat, de la variété et du rythme à ces chroniques dont la perspective, ainsi augmentée, permet de passer du particulier au général. Une telle méthode pédagogique favorise, chez le lecteur, questionnements et ouverture d'esprit, en plus d'être une source inépuisable d'informations.'le lecteur peut alors mieux comprendre l'histoire, la philosophie, les faits de société, le rôle de l'intellectuel, la libération de la femme, etc. Toutes ces chroniques sont consacrées à des sujets d'une brûlante actualité et généralement puisés dans les profondeurs de la société algérienne et du monde arabo-musulman contemporain ou ancien.'les déambulations de l'auteur à travers un espace tridimensionnel, rythmé par un point de vue renouvelé, permettent de donner libre cours à une écriture parfois délirante.'le poète conteur, dans tous les cas, ne censure jamais les idées non conformistes qui germent dans son esprit.?àcommencer par cette idée originale, comme entrée en matière : «Il est strictement interdit de ne pas lire ce livre» (titre de l'introduction au recueil).'amin Zaoui écrit dans son prélude : «Je publie ce livre, tout simplement parce que j'ai constaté qu'autour de moi, dans notre société maghrébine et arabe, il y a une sorte de démission des intellectuels.'la scène du débat est abandonnée (...). Depuis la chute du mur de Berlin, un vertige politico-culturel a frappé l'intelligentsia arabe et maghrébine.'le chat leur a mangé la langue !» Etant entendu qu'«il n'y a pas de société moderne sans la présence d'intellectuels éclairés et audacieux», l'auteur se considère doublement interpellé : «Parce que nous sommes une société noyée dans le marasme de l'hypocrisie, ce livre, je l'ai voulu une dénonciation de l'hypocrisie religieuse, politique et intellectuelle (...). Je l'ai voulu aussi une lettre recommandée contre la prostitution intellectuelle qui ronge la société de l'intelligence, la soi-disant société d'intellectuels.» 'et c'est pourquoi l'essai, souligne-t-il dans ce texte préliminaire, «cherche par ses approches, ses sujets proposés, analysés ou questionnés, à élargir le champ de la liberté de penser, la liberté de questionner, la liberté d'écrire, la liberté de lire.'en somme le partage». En plus de défendre le premier des droits de l'homme (la liberté), le livre d'Amin Zaoui «se veut un plaidoyer (...) pour le droit au rêve, pour le droit à la citoyenneté des femmes et des hommes».'le rêve ! Que demander de plus ' Le recueil de cet écrivain irrévérencieux n'étant pas «interdit», sa lecture devient (naturellement) obligatoire. Appeler un chat un chat, c'est d'abord faire le pari de la liberté contre «le fanatisme, le charlatanisme religieux et la haine».'dire les choses par leur nom, c'est logiquement transgresser les convenances.'c'est critiquer ouvertement le masochisme, la schizophrénie d'une société figée et qui se sclérose chaque jour un peu plus. Femmes, religions et cultures (le sous-titre de l'ouvrage) sont les traits, les symptèmes les mieux révélateurs d'un tel état pathologique.?à«l'ère des pleureuses, les charlatans nourris au biberon du salafisme» squattent «des centaines de chaînes moyen-orientales financées et hébergées par les pays du Golfe», ne cessant «de cracher du poison religieux dans l'esprit des jeunes en perte de repères et de culture éclairée !» Pour mettre fin à «la guerre de la haine religieuse», il faudrait «ouvrir la porte à ''el-Ijtihad , la diligence fermée il y a de cela dix siècles».'dans cette chronique intitulée «Citoyen ou croyant '», Amin Zaoui met le doigt sur la plaie, rappelant à quel point le monde arabo-musulman se trouve déconnecté des temps modernes.'pire, il est perçu «dans l'imaginaire européen et américain comme espace géographico-humain de peur, de conflits, de sang, de haine et de guerre sainte» (chronique «Des mille et une nuits au Coran»).? La régression, de plus en plus manifeste, se vérifie à travers les anachronismes de la vie ordinaire, les drames familiaux...'par exemple, dans cette anecdote à la fois triste et savoureuse, qui raconte l'histoire d'une jeune doctorante, de son frère «taxieur» clandestin et des romans de Rachid Boudjedra.'le monde marche à l'envers, c'est sûr, parce que nous vivons une époque où «l'âne enfourche son maître !».Le chroniqueur virevoltant multiplie les points de vue renouvelés, les prolepses, les paraboles, les situations tragicomiques, les démonstrations par l'absurde, les bons mots, les réflexions combinées de diverses manières... «La vérité est courte», enseigne le proverbe algérien : Amin Zaoui bouscule les idées reçues et veut faire partager au lecteur le plaisir intellectuel, esthétique, moral que procure un tel tourbillon spirituel.'on se laisse volontiers emporter par les torrents de lumière qui inondent les pages du livre.'extraits : «Dans ce monde arabo-musulman endeuillé et décousu, on a besoin de deux choses : le rêve et la raison» ; «Nous sommes dans l'ère du livre fast-food ! On mange les livres, on ne les lit pas» ; «Le plus beau poème ressemble à cette femme kurde armée, ornée d'une kalachnikov.'le défi est une femme kurde» ; «Les morts ont la capacité de nous réconcilier avec notre histoire» ; «Pourquoi est-ce que les Algériens habitent ensemble mais ne vivent jamais ensemble '» ; «Les trois langues qui cohabitent en Algérie d'aujourd'hui (...) : l'arabe pour Allah, le tamazight pour la résistance et le français pour la gouvernance» ; «Dès que la marge entre l'écrit et l'acte est resserrée, l'artiste fait peur aux ennemis de la vie, aux adversaires de la justice et de la beauté» ; «L'école algérienne est en faillite, elle est ainsi depuis le débarquement d'une vague de sept mille têtes des Frères musulmans égyptiens» ; «Et ma bibliothèque à moi n'est que ma mère.'femme-livre, gardienne singulière d'un trésor unique, notre culture orale ancestrale» ; «On diabolise tout ce qui refuse d'accepter les règles imposées par la discipline du troupeau.'la maladie de la diabolisation est la sœur jumelle de la sacralisation» ; «L'argent du baril des pays du Golfe met, de plus en plus, la main sur la culture et les intellectuels maghrébins et arabes» ;?«La femme, par excellence, est le sujet, l'être qui est frappé par la haine dans la plus haute magnitude sur l'échelle arabo-musulmane»... à donner le vertige ! Pourtant, le livre se lit sans modération, d'une seule traite, tant l'ivresse vertigineuse qu'il procure stimule fortement le cerveau.?àelle seule, la chronique intitulée «Je vous construis le paradis !» donne envie de s'étonner et de s'émerveiller comme un enfant qui ne laisse jamais son imagination au repos.Hocine TamouAmin Zaoui, Un incendie au Paradis ! Femmes, religions et cultures, éditions Tafat, année 2016, 218 pages, 500 DA.
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