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En compagnie de Pabss



En compagnie de Pabss
Nous sommes nombreux à aimer, à apprécier les récits, les histoires de Dalila, lorsqu'elle nous raconte son enfance, son adolescence dans ce petit village de l'Oranie ou à la grande El Bahia. Son accent si particulier et si attachant, propre à la région, crée toujours une atmosphère sympathique et une écoute détendue. Nous riions beaucoup lorsqu'elle nous parlait tout particulièrement de ses deux grands frères, Malek l'écrivain et Abdelkader le dramaturge. Elle se rappelle encore de tous les détails et des stratagèmes qu'elle utilisait lorsque, la nuit tombée, sa mère lui demandait de les faire rentrer à la maison. Pour Malek, assis sur la branche d'un arbre et qui lisait encore malgré l'obscurité, sa petite lampe à la main dont la pile Wonder s'usait trop vite, main droite autour de la bouche, tête renversée en arrière, elle imitait le fameux cri de Tarzan si familier dans notre enfance quand Johnny Weissmuller était notre héros.
Pour Abdelkader, que nous préférons tous appeler Kader, toujours fort occupé avec ses nombreux amis à répéter des chants et des jeux de scène, elle utilisait une méthode bien originale : elle lançait presque à voix basse le nom de Pabss qu'elle répétait deux à trois fois, tout en insistant sur le son des deux «s» qu'elle prolongeait un instant pour terminer son appel par un sifflement long et mélodieux qui se détachait dans la nuit de façon claire et audible. Elle menait toute cette opération, pliée en deux, la tête tournée vers le sol. Par contre, elle nous mettait les larmes aux yeux lorsqu'elle décrivait la visite au domicile familial du marchand de zalabia du marché d'Oran quelques jours après l'assassinat de Kader par les intégristes sauvages. Nous nous arrêtons ici un instant pour rappeler et rendre hommage à un autre grand comédien, Sid Ahmed Aggoumi, pour l'oraison funèbre, en des termes courageux et politiques qu'il prononça au cimetière d'Oran le jour de l'enterrement de l'ami.
Pour revenir au marchand de zalabia, Dalila nous a décrit sa visite en ces termes : «Lorsque s'ouvrit la porte, je me suis retrouvée devant un homme complètement essoufflé et perdu ; Je suis bien, balbutia-t-il difficilement, au domicile du grand Monsieur à la R4 rouge qui m'achetait un plateau de zalabia tous les soirs pendant le mois de Ramadhan pour les enfants cancéreux de l'hôpital d'Oran. J'ai appris ce qui lui est arrivé, j'en suis ébranlé, peiné, je vous présente mes condoléances, termes qu'il répétait sans cesse et je tiens à vous remettre cet argent, somme qu'il m'a payée pour toute les zalabias . Je n'ai pu le calmer et le tranquilliser qu'une heure plus tard après une longue discussion et un bon café. Il ne remit son enveloppe dans sa poche qu'une fois convaincu qu'à l'avenir c'est lui qui portera les zalabias aux enfants malades.»
Pour laisser Dalila souffler quelque peu, nous avons raconté à notre tour la belle histoire que nous avons vécue avec son frère à Blida à la fin des années 1970.Nous l'avons alors accompagné avec Osman, l'un de ses complices pour donner sa dernière création, Le journal d'un fou de Gogol aux élèves du lycée de jeunes filles de cette ville. Ce lycée, nous le connaissions déjà grâce aux récits de notre amie Annie qui nous le décrivait avec tendresse comme lieu de son adolescence et de son éveil politique. A notre arrivée, nous fumes extrêmement surpris d'apprendre que ce sympathique lycée ne possédait pas de salle de spectacles. Cela ne désarma point Kader qui savait que la place réservée à la culture commençait déjà à se rétrécir dans notre pays. Il demanda à visiter le réfectoire, car, à l'époque, l'internat était encore pratiqué.
Aidé de quelques élèves, il rassembla au milieu de l'immense salle 4 tables de 8 que tous les potaches connaissent bien, qui, collées les unes aux autres, formèrent une scène. Ensuite, toutes les chaises furent placées autour de cette scène improvisée. Quand les 300 lycéennes furent assises, il enleva sa veste pour entrer dans la peau de l'acteur. Dès les premiers mots, un frisson parcourut l'assistance, et quelques minutes plus tard, alors qu'il déroulait une longue et belle tirade, toutes les élèves se levèrent pour l'applaudir frénétiquement. Kader reçut le message cinq sur cinq. Il secoua la tête violemment pour libérer ses cheveux, et, semblable à un lion, il donna la pleine mesure de son talent et de sa puissance.
La suite est absolument inoubliable. Imaginez trois cents lycéennes debout pendant plus d'une heure, elles qui ont oublié de se rasseoir, attentives et captivées par un texte racontant le naufrage d'un homme dans la folie, du Gogol magistralement interprété par un immense comédien. Certes, il avait perdu deux kilos en deux heures, mais il était heureux et fier, nous aussi.Nous sommes d'autant plus heureux aujourd'hui, en apprenant que la relève existe, puisque sa fille et son neveu, le fils de Dalila, ont donné dernièrement l'une des pièces, La pomme du dramaturge avec brio et talent et un amour certain du théâtre digne de' Pabss.
boudjema.kareche@hotmail.com


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