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Elucubrations



Elucubrations
«La punition de l'homme, c'est de posséder le souvenir.» Yves Thériaul
Commencer dans cette entreprise cinq années après l'Indépendance n'aidait pas à comprendre les choses de la politique. Il faut se mettre dans l'ambiance de la fin des années 60 où «les jeux étaient déjà faits» et que l'odeur du coup d'Etat de juin 1965 flottait encore dans l'air ou dans les coeurs de ceux qui ne l'avaient pas encore digéré. Il faut rappeler que tous les médias étaient sévèrement contrôlés par le pouvoir d'alors et que ne parvenaient de l'extérieur que des informations par l'écho de radios rendues grésillantes par l'action des services de brouillage.
Et puis, l'unique chaîne de télévision faisait un travail de rouleau compresseur à la gloire du régime au point que toutes les vraies nouvelles nous paraissaient n'être que de gros mensonges concoctés par l'infernale machine de propagande de guerre impérialo-sioniste. C'est de cette façon que l'on tue toute objectivité. Les citoyens algériens, privés de sortie comme des enfants qui ont fait ou qui risquent de faire des bêtises, se trouvaient insularisés malgré eux. Seuls ceux qui avaient la chance de s'évader pouvaient connaître la réalité des choses.
Mais l'immense masse était plus préoccupée par le pain quotidien et les pénuries qui s'abattaient sur le pays et qui mettaient en relief l'efficacité des services de planification... On ne peut pas parler de cette époque que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, sans parler des pénuries: elles arrivaient sans crier gare. Je me souviens que la première pénurie dont j'ai eu à souffrir était celle des piles plates. Pourquoi les piles plates et non les piles rondes ou parallélépipédiques'
Mystère et boule de gomme! Il faut dire que c'était ce format-là qui alimentait la plupart des «transistors» qui étaient les compagnons inséparables des célibataires... Après les piles, ce furent les oignons, le sucre ou les patates. Et je ne parle que des choses courantes (Je n'ose pas parler de la pénurie de logement car c'est encore quelque chose qui dure et qui durera encore tant que les poules ont des dentiers made in Taïwan). Les choses de luxe, par exemple le camembert, étaient une denrée rare: il n'était fabriqué alors qu'en Oranie. C'est dire le niveau auquel nous étions arrivés.
Mais comme je le disais, il y avait une sorte d'unanimisme politique grâce au silence qui régnait: les gens se méfiaient les uns des autres et il n'était pas rare d'entendre qu'Untel avait été embarqué par des messieurs en noir, dans une voiture noire et qu'il avait été baladé dans la nuit noire, dans des quartiers qu'il ne connaissait pas et qu'il n'a été relâché qu'après avoir répondu à des questions embarrassantes du genre: combien de sucre mettez-vous dans votre café' C'était une question très importante car elle pouvait révéler votre sympathie à l'égard de la Révolution cubaine ou de la dictature pro-américaine qui sévissait au Brésil. C'était aussi l'époque où le sucre en morceaux était très répandu contrairement à maintenant où nous ne connaissons que le sucre semoule.
Il faut tout de suite préciser, pour faire plaisir à mon ami, le caricaturiste-bédéiste Slim, que les cafés étaient l'endroit où tous les micros des services de sécurité se baladaient à l'aise: les prix du café comme celui de la bière n'étaient point chers et la kémia trônait encore fièrement sur des comptoirs autour desquels des gens ramassaient des bribes de culture tandis que d'autres cueillaient des informations fraîches. Les bars avaient cette fonction sociale d'être des centres d'intérêt où s'échangeaient toutes les informations utiles et inutiles. Une sorte d'Internet à échelle réduite!
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