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Ecrire, mourir Mouloud Feraoun. Il y a cinquante ans, à Ben Aknoun



Ecrire, mourir                                    Mouloud Feraoun. Il y a cinquante ans, à Ben Aknoun
Avant-hier, le compteur de l'histoire a marqué 50 ans depuis l'assassinat de l'écrivain Mouloud Feraoun parmi six personnes exécutées contre un mur, lors de «l'attentat de Château Royal», ainsi qu'on désignait le siège à Ben Aknoun des Centres socio-éducatifs d'Algérie.
Ce crime fut perpétré le 15 mars 1962, à 10h45 par un commandant Delta de la sinistre OAS. Les Centres socio-éducatifs avaient été créés en 1955 par Germaine Tillion, à la demande du gouverneur général, Jacques Soustelle, qui tentait alors de créer des trompe-l''il pour contrecarrer la dynamique du 1er Novembre 1954. Ils mobilisèrent cependant des personnes de bonne volonté, convaincues de l'utilité d'une alphabétisation en arabe et en français des innombrables exclus du système scolaire (près de 90% des enfants algériens !) et d'actions sociales diverses.
La DST, qui les surveillait de près, les accusa de servir de couverture à des menées nationalistes. En 1956 et 1959, plusieurs de leurs membres furent arrêtés. Les Centres étaient déjà dans le collimateur des autorités coloniales, et donc des déserteurs français ralliés à l'OAS. Et, à quatre jours du cessez-le-feu, cette organisation redoublait de rage meurtrière, non pas pour arrêter un processus qu'elle savait inexorable, mais pour accomplir sa politique de la terre brûlée.
Il est symptomatique que la dimension culturelle n'ait pas échappé à ces criminels. L'incendie de la bibliothèque de l'Université, celui de l'Académie et d'autres lieux culturels sont des symboles forts de cette volonté d'empêcher le peuple algérien d'accéder au savoir. Ils n'étaient cependant qu'un paroxysme violent de la politique suivie depuis plus d'un siècle. En 1908, le Congrès des Colons refusa unanimement l'instruction aux Algériens : «Instruire nos sujets, c'est les rendre aujourd'hui nos égaux, demain nos maîtres»(1).
En tant qu'instituteur, Mouloud Feraoun s'était battu sur ce terrain. En tant qu'écrivain, il donna ce roman, Le Fils du pauvre (publié à compte d'auteur en 1950), dans lequel il montre l'acharnement des Algériens à ne pas sombrer dans l'ignorance.
L'histoire a prouvé que cet effort, mené au prix de très lourds sacrifices des familles, a permis de fournir les cadres du mouvement nationaliste et de la guerre de Libération nationale, puis ceux de l'indépendance. L''uvre littéraire de Mouloud Feraoun a été considérée par certains comme en retrait du combat libérateur. En fait, à maints égards, elle l'a traduit à sa manière, un peu à la façon de Mohammed Racim, lequel gommait toute présence française dans ses miniatures, s'appliquant à représenter l'Algérie d'avant 1830, ainsi que l'analysera Bachir Hadj Ali. Pour l'universitaire, Christiane Achour, la littérature de Feraoun est une «littérature de la rectification et non de la remise en cause».
Vivant et travaillant en Algérie, Mouloud Feraoun était directement exposé à la surveillance et aux représailles des autorités coloniales ainsi qu'à la vindicte des colons. Son refus de l'exil, et sans doute une certaine prudence, l'auraient conduit à «écrire entre les lignes» et à paraître timoré par rapport au conflit historique de la guerre d'indépendance. Pourtant, son 'uvre littéraire a été perçue en son temps comme pleine de symboles cachés. Ainsi, en 1953, le titre La Terre et le sang, au-delà de son récit, prend une dimension immédiatement lisible dans le contexte, et ce, de part et d'autre.
On y trouve, pour la première fois dans la littérature algérienne, un adultère décrit avec une audace désarmante. Il est le fait d'un émigré rentré au pays avec une épouse française qu'il trompera avec une parente, également mariée, qui représenterait l'appel de sa terre et l'indivisibilité de celle-ci et du sang. En 1957, il publie Les Chemins qui montent et, là aussi, son titre a été considéré par plusieurs lecteurs algériens de l'époque comme une allusion aux maquis. On a fait également le procès de son écriture, vue par certains critiques comme scolaire et lisse. Sa relecture, un demi-siècle après, souligne des qualités de concision, du rythme et des tournures proches du roman moderne anglo-saxon.
D'une manière globale, ses écrits constituent aujourd'hui un patrimoine littéraire précieux que l'école a contribué longtemps à enraciner dans l'imaginaire des Algériens. S'il s'inscrit dans une phase classique de la littérature algérienne dont l'histoire s'est accélérée et condensée (comme les autres expressions artistiques), il a ouvert la voie aux écrivains novateurs qui suivront et permet ainsi de marquer une évolution. Mouloud Feraoun a écrit : «Je préfère souffrir avec mes compatriotes que de les regarder souffrir ; ce n'est pas le moment de mourir en traître puisqu'on peut mourir en victime»(2). L'histoire a, en quelque sorte, exaucé sa préférence. En tombant sous les balles criminelles de l'OAS, il est devenu, avec Réda Houhou, assassiné en 1956 à Constantine, le deuxième écrivain martyr de l'Algérie en lutte.
-1) Ch.-R. Ageron. Histoire de l'Algérie contemporaine. PUF, 1979. p 162).
-2) M. Feraoun. Journal 1955-1962. Seuil. pp. 132-133
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