Oran - Revue de Presse

Du grotesque en diplomatie



Le Sénégal et le Maroc ont des «liens séculaires» et sont des «alliés sûrs». Les journaux marocains qui le disent ont peut-être raison, mais ces affirmations ne donnent aucune explication sur la réaction d'une démesure grandiose du royaume marocain qui a décidé de rappeler son ambassadeur à Dakar après des propos d'un responsable d'un parti d'opposition. L'agacement de la présidence sénégalaise, qui a appliqué la réciprocité en rappelant que l'ambassadeur du Maroc n'est pas accrédité auprès d'un parti, était pour le moins prévisible. Pourquoi le Maroc a-t-il saisi au vol les propos d'un responsable du Parti socialiste sénégalais pour exprimer son courroux à l'égard de l'ensemble du Sénégal, alors que le gouvernement sénégalais, lui, est plutôt favorable au Maroc sur le dossier du Sahara Occidental ? Le gouvernement sénégalais a d'ailleurs rappelé son soutien au Maroc sur cette question et estime devoir attendre des «clarifications» sur ce geste «inamical». C'est en effet totalement inexplicable comme réaction s'il s'agit de «punir» le Sénégal pour la position d'un homme politique. D'où la conviction, exprimée par des chroniqueurs sénégalais et par le Parti socialiste sénégalais, qu'il ne s'agit que d'un prétexte pour exprimer un mécontentement à l'égard de récentes déconvenues économiques marocaines au Sénégal. Les entrepreneurs marocains déploient un dynamisme remarquable en Afrique noire et notamment au Sénégal, mais ces derniers mois ils y ont perdu des positions. Dakar a décidé en octobre de reprendre le contrôle d'Air Sénégal, qui était devenu une filiale de la Royal Air Maroc et, plus récemment, le Sénégal a fait un choix défavorable à la compagnie maritime marocaine Somat. C'est le président sénégalais qui a annoncé en personne cette dernière décision. Cela explique-t-il l'embrouille diplomatique, difficilement justifiable, dans laquelle s'est engagé le Maroc ? Dans la presse sénégalaise, on n'hésite pas à affirmer que le Maroc s'est servi d'un prétexte supposé «noble» pour exprimer ses remontrances sur des questions de business. Les socialistes sénégalais eux-mêmes disent refuser de servir de bouc émissaire à ce sujet. La «riposte» marocaine est tellement démesurée qu'elle ouvre le champ à toutes les interprétations possibles. Le business est sans doute une des clés de cette réaction mais, apparemment, Rabat n'a pas mesuré que le rappel de son ambassadeur pour des propos d'un responsable d'un parti d'opposition, qui auraient pu passer inaperçus, était excessif et qu'il aura un effet contraire à celui escompté. S'arroger le droit d'exercer une censure contre l'expression des opinions, à plus forte raison quand elles sont le fait de personnalités non gouvernementales, est incongru. Faut-il le mettre sur le compte de la nervosité de la diplomatie marocaine, qui croit avoir mené contre le Sénégal une sorte d'action diplomatique préventive ? Dans ce cas, elle s'est trompée de cible et de démarche: la gesticulation diplomatique a tourné au grotesque.
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