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Drôles d'oiseaux



Drôles d'oiseaux
«Dieu nourrit les oiseaux qui s'aident de leurs ailes.» Proverbe danois
Jadis, aux époques troubles, la montagne était un lieu de refuge. Avec les guerres modernes, c'est le contraire: les montagnards quittent leurs nids d'aigles pour se fondre dans l'anonymat des villes. La précarité économique transforma bientôt la montagne en réservoir de main-d'oeuvre. Au début, les gens de la montagne n'émigraient pas loin. Mais ils étaient contraints d'aller chercher leur pain ailleurs car la montagne avait un sacré défaut: elle produisait plus d'hommes qu'elle ne pouvait nourrir. Donc, certains descendaient quelque temps dans la plaine, d'autres allaient jusque dans la Mitidja travailler chez les colons: les travaux agricoles étaient leur lot. Ils s'en acquittaient comme ils pouvaient, faisaient des économies drastiques pour pouvoir ramener un petit pécule qui ferait vivoter la famille. Certains ramenaient avec eux de mauvaises habitudes contractées pendant les pauses, dans les granges de la Mitidja qui leur servaient de dortoir: ils buvaient. Ils avaient commencé à boire pour se remonter le moral ou pour surmonter le stress d'une cruelle déception. Puis, c'était devenu une habitude, facilitée par le colon même qui leur fournissait le breuvage à un prix modique. Ceux qui avaient un métier entre les mains et l'esprit aventureux se hasardaient au-delà des frontières linguistiques. Annaba, Tunis ou Oran accueillaient ces hommes vigoureux, austères et travailleurs. Certains revenaient, d'autres s'y fixaient à tout jamais et ne retournaient au pays que pour liquider des problèmes d'héritage. Et cela continua ainsi jusqu'à ce qu'un jour, l'un d'eux osa traverser la mer et alla travailler dans une triste ville rendue toute noire par les fumées d'usines qui paraissaient plus grandes que le village lui-même. Malgré la monotonie des jours et la tristesse du paysage, il était content de ce pays où tous les travailleurs étaient traités de la même façon. Et de cette solidarité qu'il n'avait jamais vue ailleurs. Quand il revint au bled, il avait plein de cadeaux qui semblaient sortir d'un catalogue, et surtout la tête pleine d'images et de souvenirs dont il allait abreuver ses amis. Il était intarissable sur le confort de la petite chambre et de l'hospitalité de ce vieux couple qui l'avait pris en pension. Et puis, que dire de la beauté des femmes de là-bas, leurs tenues, leurs parfums...Il avait juré par tous les marabouts qu'il n'avait jamais goûté une larme de vin malgré l'abondance de ce produit et son prix modeste. Il ne tarda pas à retourner là-bas pour ramener de quoi s'offrir une maison décente. En attendant, il devait se marier. Ce genre d'émigrés était devenu courant. Après le cycle primaire achevé, l'adolescent s'embarquait souvent après avoir emprunté le prix de son billet. Il travaillait onze mois et revenait prendre un mois de congé, à la saison des figues fraîches. Il se mariait et repartait. Il revenait onze mois plus tard faire la connaissance de son premier enfant, en préparait un second et le cycle recommençait. Certains firent fortune, surtout ceux qui avaient la bosse du commerce, ils vendaient sur la Côte d'Azur, des produits artisanaux à bon marché ou des tapis. Ils devinrent vite des images d'Epinal. Ils vivaient chichement au pays des rentiers et revenaient au pays, bien vêtus, dépensant ostensiblement les économies accumulées là-bas. Certains se mariaient là-bas avec une copine d'usine ou une fille rencontrée lors d'un bal ou pendant les vendanges; ils osaient un jour venir présenter leur conquête à la famille. Certains revenaient avec quelque rejeton blondinet affublé d'un double prénom, européen et algérien. C'était l'époque bénie où l'émigration était l'espoir de ce village qui s'ouvrait, enfin, au monde extérieur. A présent, ceux que Malek Haddad appelait les oiseaux de l'été, se portent bien: ils ont une retraite en devise, possèdent une carte de séjour de là-bas et regardent de haut ceux qui ont eu la mauvaise idée de rester au pays.
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