Si la brocante et les antiquités sont en pleine régression avec un marché qui s'est contracté, ayant eu raison de bien des professionnels de la capitale de l'Ouest, cela reste un univers avec des facettes insoupçonnées.Dans des petites ruelles du centre-ville d'Oran ou dans des quartiers périphériques, vous trouverez, en cherchant bien, des boutiques d'un genre particulier, parfois sans enseigne. Dès le pas de la porte, le ton vous sera donné de l'univers qui vous y attend si vous le franchissez. Et cet univers vous plonge dans le passé, vers des époques, des tendances révolues, resurgissant au travers des objets de la vie quotidienne, certains rares et précieux, d'autres ordinaires, traditionnels, que les brocanteurs et antiquaires ont su dénicher. Et ce n'est pas une mince affaire par les temps qui courent.
À Oran, la brocante et les antiquaires sont presque devenus une espèce en voie de disparition ; ils n'en subsistent tout au plus que 6 ou 7, ayant pignon sur rue au centre-ville. Ils font presque de la résistance, alors que dans les années 1970-80, cette activité était florissante avec des dizaines de spécialistes qui se trouvaient majoritairement au quartier Petit-Lac.
Et les amateurs et autres collectionneurs s'y précipitaient. C'était l'âge d'or des antiquaires et brocanteurs, servis par une abondance d'objets, de meubles, de petits trésors, nous assure Rabah, antiquaire depuis presque 25 ans, originaire de Tiaret. La soixantaine bien dépassée, le visage et le sourire joviaux, notre antiquaire n'hésite pas à nous parler de sa passion, étalant tout son savoir pour chacun des objets qu'il expose.
Dans sa boutique comme dans celles de ses confrères, l'on est à l'étroit, il nous faut plusieurs secondes, voire des minutes pour, peu à peu, découvrir et cerner des merveilles d'antiquités, de véritables cavernes d'Ali Baba. Des meubles rustiques, ciselés à la main, des dressoirs, des buffets style Louis XV, Louis XVI, faits dans des bois précieux. Il y a aussi les vitrines renfermant des vieilles pièces de monnaie, de l'argenterie, de la vaisselle et des figurines en porcelaine, des bibelots en bois, en bronze, en cuivre, des bustes de marbre, des ustensiles de cuivre et autres objets décoratifs.
Il y a encore des vases en terre cuite et d'autres asiatiques en céramique, rappelant ou imitant ceux de la période Meiji. Rabah est plus particulièrement passionné par les cuivres, mais, attention, pas n'importe lesquels : "Les cuivres, j'en ai plein ; les plus belles pièces, je les garde chez moi et je ne les montre qu'à mes amis ou des connaisseurs, et c'est du cuivre ancien, pas ce qui se fait maintenant." "D'ailleurs, il n'y en a quasiment plus de cette qualité. Il faut beaucoup chercher pour en trouver encore", dit-il avec une lueur de malice dans les yeux.
Chaudrons de taille impressionnante, marmites, verseurs, récipients en tous genres, lampes à huile, plateaux... sont posés un peu partout dans sa boutique, donnant une idée de ce qu'il peut cacher. Certaines pièces légèrement cabossées vous transportent vers des histoires, des vies ayant arqué ces objets, jadis du quotidien traditionnel des civilisations arabes, surtout. La seconde salle est encore plus encombrée, plus sombre et pourtant s'y trouvent des spécimens magnifiques d'horloges et pendules comtoises ou murales du XIXe siècle, avec des dorures, un travail d'orfèvre, dirons-nous, qui en font des pièces de collection.
Fauteuils marquise et salons Louis XVI
Plus loin et sur le même boulevard, un autre brocanteur-antiquaire plus désabusé et plus nostalgique. Abdallah, après vingt ans de métier, dit être fatigué, ne plus avoir l'envie de continuer : "Les gens ne connaissent pas la valeur de notre métier, c'est une culture, une passion. Regardez ce buffet Louis XVI, travaillé à la main avec du bois précieux, on pourrait m'en offrir une fortune, mais encore faudrait-il que quelqu'un puisse apprécier toute sa valeur, sa beauté, le bois précieux, chaque bois a une essence particulière, le travail qui a été fait."
Et notre antiquaire de nous montrer encore quelques-unes de ses pièces qu'il affectionne : des fauteuils marquise, des salons Louis XVI, un piano Pleyel de la maison française fondée en 1807, une enfilade, sa dernière acquisition. C'est un meuble composé de trois éléments, et celui-ci a été conçu pour y accueillir un modèle très vieux de tourne-disque 33 tours, fonctionnant encore et en prime quelques disques, où l'on croit reconnaître sur les pochettes Farid El-Attrache, Abdelhalim Haffez.
Dans son antre, on trouve des meubles Jules Leleu, un créateur et décorateur français de la période art déco, ou encore des modèles d'André Arbus, un architecte décorateur également connu. Abdallah est intarissable, quand on arrive à le faire parler : "Et encore, il y a aussi l'univers de la porcelaine, des timbres, des pièces anciennes. Dans ce monde de l'antiquité, si vous voulez le découvrir, vous ne pouvez plus vous arrêter."
Dans un autre registre, il y a des brocanteurs qui proposent des vieux gramophones, des roues de moulin, des tonneaux convertis en tables ou en sièges, des amphores, des luminaires du XIXe siècle, des peintures à huile signées ou non, des aquarelles représentant des portraits d'anonymes ; il y aussi des répliques jaunies de toiles de maître, etc. En fait, dans ces boutiques, il y en a pour tous les goûts ; cela va d'objets ordinaires, du bric-à-brac, aux petites merveilles qui vous feront tomber amoureux d'un objet, et chacun a son prix qu'il faut savoir payer.
Amertume et secrets des antiquaires
Mais les temps ont changé, et depuis les années 2000, les brocanteurs et antiquaires en sont à regretter ce passé faste, un brin nostalgique, un brin d'amertume comme chez Abdallah : "Avant il y avait beaucoup de belles occasions, de beaux objets et variés. Dans les années 1970 des toiles de maître étaient sur le marché et cela s'est vendu. Maintenant c'est très différent, les antiquités, la brocante, c'est une culture avant tout, il faut aimer les objets et le métier pour continuer."
Et d'ajouter : "Avec l'internet et les réseaux sociaux où se font les ventes, pour nous c'est devenu bien plus difficile, c'est différent, les clients, à part quelques initiés, se font rares et ne s'y connaissent pas." Et pour cause, en parlant des réseaux sociaux, notre interlocuteur fait référence à ce nouveau monde, avec des dizaines de pages spécialisées et groupes privés dédiés à la brocante et à l'occasion.
Presque tout se vend du plus banal au plus intéressant et les prix sont fixés en message privé. Nos autres interlocuteurs également évoquent leurs difficultés et souhaiteraient plus de visibilité pour redonner leurs lettres de noblesse à leur profession. Pourtant, dans le même temps, ils souhaitent garder l'anonymat, revendiquent la discrétion. Rabah, lui, aimerait que les autorités locales agissent en leur faveur, leur donner un lieu dédié à leur métier : "Trouver un local bien situé, c'est difficile, et les locations sont chères."
Au milieu de tout cela, il y a les petites questions qui dérangent, au point où certains brocanteurs n'étaient pas très loquaces, et leurs clients encore moins. Le premier sujet est celui des prix, qui peuvent affoler les compteurs, mais qui n'effraient pas certains amoureux, certains collectionneurs. Ainsi, des buffets, des dressoirs Louis XV et autres peuvent atteindre 300 000 DA, voire 500 000 DA et plus selon la pièce. Des horloges comtoises à 150 000 DA, et cela serait presque le tarif tout-venant, nous assure-t-on. Des chaudrons de cuivre sont proposés à 6 000 DA et plus la pièce.
Autre secret de professionnel : la source des objets et autres antiquités qui sont à mettre sur le marché, ce qui est de bonne guerre, souvent des familles trouvant lors d'héritage des vieux meubles et objets s'avérant avoir une valeur marchande. Il y a aussi et surtout des intermédiaires à la manière des courtiers de l'immobilier, qui peuvent prospecter dans plusieurs régions, pour dénicher la pièce rare et la proposer à un antiquaire. Certains, nous dit-on, ont des commandes, mais il faut surtout s'y connaître, appeler le brocanteur régulièrement, le relancer et attendre la bonne occasion.
Des filières existent, mais il ne se trouvera aucun brocanteur pour vous en parler. En fait, si la brocante et les antiquités sont en pleine régression avec un marché qui s'est contracté, ayant eu raison de bien des professionnels d'Oran, cela reste un univers avec des facettes insoupçonnées. Et il y aura toujours quelques antiquaires qui survivront et qui vous permettront un jour de tomber amoureux d'une petite merveille que vous ne rêverez d'avoir que pour vous.
Reportage réalisé par : D. Loukil
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : D LOUKIL
Source : www.liberte-algerie.com