Oran - A la une

De l'incontournable guerre des idées



Par Hocine Benmedakhene
La résistance des patriotes et démocrates égyptiens au projet totalitaire des ikhouanes est plus qu'admirable. Un combat continu de deux années, des occupations de rues, jours et nuits, des mots d'ordre de plus en plus précis à la foi pour faire tomber le régime dictatorial et corrompu de Moubarak et pour refuser la fatalité d'un ordre médiéval encore plus archaïque inséminé dans les méandres de la haine, de la cupidité, de l'arrivisme, du passéisme et de la soumission.
Feu Hachemi Cherif aurait parlé de double rupture. Je connais peu d'Algériens, ayant vécu, la mort dans l'âme, la tragédie sanguinaire de plus d'une décennie où des milices armées et longuement entraînés (avec l'argent des féodalités du Golfe) dans les camps d'Afghanistan s'en prenaient à des civils, des intellectuels, des femmes et des enfants désarmés et nullement préparés à subir une telle avalanche de violence et de barbarie, injustement appelée «guerre civile», qui ne se sentent pas interpellés quant au sort qu'aurait subi, dans un contexte infiniment plus favorable à l'islamisme et au terrorisme, ce peuple algérien dont la bravoure n'a d'égale que son humilité. Le film des événements d'In Aménas le prouve magistralement encore une fois. Nous ne serons jamais assez reconnaissants aux patriotes civils et militaires qui ont empêché le pire de se produire, n'en déplaise à ceux qui, se découvrant l'âme démocrate, paradent à longueur de colonnes pour nous faire regretter cet acte éminemment patriotique que fut l'arrêt du processus «électoral» de 1992. Kamel Daoud a mille fois raison (dans les colonnes du Quotidien d'Oran) d'affirmer que les islamistes sont les enfants de la dictature et non de la Révolution. En réalité, il s'agit pour les peuples d'Afrique du Nord d'entamer et de gérer une rupture vis-à-vis du système moribond basé sur la rente, la spéculation et la corruption, qu'elles proviennent du pétrole ou de subventions douteuses et intéressées, et d'entamer le long processus qui mène vers la modernité et l'insertion dans la civilisation humaine contemporaine. L'islamisme n'est pas une négation de ce système, il n'en est que le prolongement logique et, nécessairement, plus violent. L'islamisme n'a pas de projet de société propre, il n'est pas l'alternative aux dictatures bureaucratiques, il n'en est que l'expression la plus accomplie pour asseoir plus confortablement les couches parasitaires de la société dans leur avidité d'accroître sans limites leurs fortunes déjà bien mal acquises. Dans ce cas, il ne peut que recourir à bien plus d'aliénation et de coercition pour perpétuer un pouvoir dont les limites historiques sont devenues criantes. Le nationalisme, à l'épreuve du pouvoir, a progressivement épuisé son potentiel révolutionnaire pour devenir décadent et de moins en moins convaincant et a laissé place à un magma idéologique usurpateur de la foi se nourrissant de l'ignorance de la citoyenneté et de l'Etat de droit. Il n'est point un hasard que ce soient les islamistes qui succèdent d'abord aux pouvoirs bureaucratiques. Parions, par ailleurs, qu'ils n'auront aucune volonté à soustraire leurs pays respectifs des griffes néocoloniales des anciens pays colonisateurs ou à empêcher leur maintien dans un état de sous-développement révoltant. C'est grâce à sa grande armée l'ANP, ses forces de sécurité et ses citoyens courageux, qui, les armes à la main, ont, avec un courage rarement égalé dans l'Histoire de l'humanité, défendu le droit à l'Algérie à construire un avenir prospère loin des desseins macabres et ténébreux auxquels on la prédestinait. Ce fut la victoire du patriotisme. Vaincu, dans sa dimension hideuse et inacceptable, l'islamisme fut récupéré dans une alliance, en apparence contre nature, par le nationalisme décadent, qui en profita pour reprendre l'initiative, sur la base d'un consensus permettant de perpétuer ce même système. Il n'est point étonnant, dans ces conditions, que le pouvoir politique s'enlise dans des réformes, politiques, économiques, éducatives…, sans lendemain avec une répétition systématique des mêmes «erreurs» et des mêmes fautes d'où ce sentiment de statu quo et «de faire semblant» qui nous colle à la peau. Ce système ne peut se dépasser lui-même combien le voudrait-il bien ! Un système en arrive à sa fin que déjà il a créé les conditions de son dépassement. Ces conditions existent-elles dans nos pays d'Afrique du Nord ' Ce ne sont pas les questions qui sont impertinentes mais les réponses qu'on peut donner ! Ce débat n'est pas neutre ; de nombreuses contributions y font allusion sans pour autant que leurs auteurs ne prennent le risque de s'aventurer, du moins de manière franche, à éclairer nos esprits déjà suffisamment brouillés. A partir de quels outils et de quelle grille d'analyse devons-nous décortiquer la réalité en cours lorsque nous apprenons à nos dépens que cette même réalité nous prend au dépourvu et chamboule radicalement nos certitudes et nos assurances ' Le Mali n'a pu résister à l'offensive de l'islamisme et du terrorisme, l'Egypte y fait face avec un courage exemplaire, les couches moyennes et modernes de la Tunisie résistent au quotidien aux assauts mesquins et contrebandiers d'Ennahda, les Marocains, protégés par les institutions, très stables, du régime chérifien, apprennent à gérer et à digérer la mouvance islamiste relativement timorée, parce que fortement contrôlée et intéressée. On se rend compte que les pays où l'Etat est relativement présent et disposant d'une infrastructure économique certaine, la résistance à l'avalanche islamiste est plus grande et qu'inversement les Etats dits en «déliquescence», c'est-à-dire ne disposant ni de base économique impliquant de larges couches de la société dans le procès de reproduction, ni d'administration centralisée consensuelle et localement présente, n'ont dû leur salut qu'à une intervention étrangère. Cette dernière n'a lieu que lorsqu'aucun des protagonistes n'offre assez de garanties aux intérêts occidentaux. S'en offusquer relève soit de la myopie politique soit de la démagogie et d'un populisme révolu et sans perspective. Oui, dans les principaux pays de l'Afrique du Nord, objectivement les conditions matérielles (rapports sociaux), les crises structurelles à répétition et le nécessaire développement de nouvelles forces productives exigent immédiatement des changements radicaux dans la gouvernance et la gestion de ces Etats. Ces derniers doivent changer de nature de manière à permettre l'émergence et la promotion de l'individu responsable de ses actes, conscient de ses droits et en mesure de négocier, à tout moment, la contre-partie de ses apports à la société et à la production des richesses. Qu'il soit porteur de capital à investir ou de force de travail à mettre en œuvre, cet individu doit disposer de sa liberté et du cadre juridique adéquat, contemporain et opportun pour pouvoir s'atteler à sa mission historique de création et d'entretien de l'entreprise économique. Certes, c'est une vérité simple et vieille mais bien réelle qui se perd dans les marais idéologiques où libéralisme primaire, populisme corrupteur, nationalisme décadent, gauche en déperdition encore à la recherche des lendemains enchanteurs et de la «contradiction principale», islamisme en gestation pour trouver les meilleures voies pour s'insérer dans les rouages du pouvoir… se disputent les podiums de la médiocrité et du ridicule. A croire que la politique est l'art du culot, de l'ignorance et de la bêtise. Il n'est pas surprenant, dans ces conditions, que les taux d'abstention à toutes les élections, «propres» ou pas, soient aussi élevés et que l'outil du suffrage universel n'est utilisé que pour le rendre encore plus caduc. Comment expliquer que sur un problème «tactique», en apparence simple, à savoir participer ou non à telle ou telle élection, les mouvances dites démocratiques, c'est-à-dire porteuses plus ou moins intuitivement d'un projet de société moderne, s'entre-déchirent, se décomposent et désorientent totalement leur électorat potentiel, qu'autour des questions d'alliances apparaissent des dissensions majeures sur les stratégies dévoilant souvent une indigence politique des «états-majors» de cette même mouvance qui finit toujours par donner un statut et un charisme démesurés et illégitimes à ses leaders ' Jamais le besoin du travail et du rôle des intellectuels ne fut aussi important ; face à la perversion systématique des concepts politiques (militance, société civile, société politique, démocratie, modernité, gauche/droite…) l'effort de définition, d'éclairage et de vulgarisation est effroyablement faible. Transformer le «sens commun» ne peut être une vue de l'esprit ou un luxe, c'est un boulot dont on ne peut se passer. C'est une fonction qui revient, en premier lieu, aux milliers d'enseignants, d'artistes, de cadres, de journalistes et de militants. Ceux-là ne peuvent s'y atteler que si ceux dont le métier est de remodeler et de rendre intelligibles les concepts et les idées le font avec plus de sérieux, de compétence et, surtout, loin de toute paresse ou complaisance, et leur fournissent des outils opérationnels. Il est évident que bien des espaces de débats et de polémiques intenses sont encore à créer ou à développer. Ce travail ne peut être exclusivement universitaire, les politiques, à l'échelle de l'Afrique du Nord, ont à créer de véritables institutions de réflexion, d'élaboration et de formation à même de transformer le considérable potentiel acquis à l'idéal humain d'aujourd'hui en une force active, motivée et agissante. Contrairement aux systèmes archaïques, la modernité ne peut se construire sur le simplisme, la bêtise et la démagogie ou le flou idéologique. Ses catégories sont la liberté, la clarté des idées, la fiabilité du projet politique et le courage des opinions. Il est une différence fondamentale entre ceux qui meurent le cœur plein de haine avec l'espoir d'emprunter un raccourci vers le paradis céleste et ceux qui meurent généreusement pour que d'autres puissent mieux vivre. A ce prix, nous ne pouvons nous suffire d'un «Smig démocratique» cher à une classe politique obsolète. C'est d'une conception harmonieuse, conquérante et révolutionnaire, en mesure d'insuffler de l'engagement désintéressé, du courage, de l'abnégation, le besoin de création et d'action, une nouvelle doctrine dont on a le plus besoin. La sécheresse, la désolation et la pauvreté des programmes de partis politiques, en ce sens, sont
bien révélatrices. C'est en dehors des anciens faux clivages, des organisations arrivées au crépuscule de leur existence et d'un encadrement fatigué aux ressorts rouillés et rongés par leur ego et habitudes politiques malsaines que nous trouverons les solutions et moyens pour faire émerger un nouvel encadrement politique et construire le ou les partis modernes qui sauront porter le projet politique de la modernité à son terme.
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