Oran - Revue de Presse

Cinéma égyptien, Yousri Nasrallah L?individu, la société moderne dans «Aquarium»



«Geninet El Asmak» (l?aquarium), de l?Egyptien Yousri Nasrallah, est novateur à plus d?un titre. A commencer par la temporalité du film. En trois jours, Leïla, interprétée par Hind Sabri, et Fathallah assuré par Amr Waked, vont se découvrir chacun à sa manière. Elle est animatrice d?une émission de radio consistant à faire tirer des confessions à des auditeurs se sentant seuls et en mal d?amour. Lui est médecin anesthésiste notamment dans une clinique où l?on procède à des avortements. Ce qui lui permet d?accéder aux secrets intimes de ses patientes, jeunes pour la plupart. Devenus voyeurs de par leur métier, ils réalisent, en fin de compte, qu?ils charrient exactement les mêmes problèmes que les autres gens à qui ils sont censés apporter des réponses. Avec une différence cependant: eux n?ont pas l?occasion de livrer leur secret ou du moins d?entretenir une apparence ne souffrant aucune faille. En fin de compte, le film est une métaphore sur l?autonomisation de l?individu dans la société moderne égyptienne. Ou mieux encore: c?est une critique d?une modernité censée privilégier la communication mais qui, en fin de compte, entretient l?illusion et le paraître. Dans ce sens, les propos de la mère de Leïla, quand la fille interroge sa mère sur ses relations avec son père, sont éloquents. « Tout chez vous est diarrhée verbale», lui lance-t-elle sur un ton récriminateur. «Il n?y a plus de retenue», ajoute-t-elle.

Le film innove même sur le plan spatial. L?exploration de la dimension intérieure voilée des deux acteurs principaux ne se fera pas au détriment de l?environnement où ils évoluent qui n?est d?autre que le Caire. Que ce soit Leïla ou Fathallah, ils sont tout le dehors dans des situations où ils ne sont pas seuls et isolés. Ils sont tout le temps en interaction avec les autres et dans les endroits les plus inattendus. Au début du film, quand Fathallah se retrouve dans la chambre de sa maîtresse, il ne livre pas sa nudité. Certainement pas par souci de puritanisme du réalisateur. Avec Yousri Nasrallah, nous avons été projetés et sans transition dans le cinéma style grande production hollywoodienne. D?ailleurs, le film n?a pas été du goût de certains spectateurs à cause de sa longueur, puisqu?il dure presque deux heures. D?un autre côté, Leïla est toujours clean et bien mise. Quand elle commence à être gagnée par le doute, elle se retrouve dans un cabaret où elle se laissera aller sur la piste de danse. Ainsi donc, l?exploration intérieure se passe à l?extérieur. On est loin du modèle du divan du psychanalyste. D?ailleurs, l?Aquarium, symbolisant la bulle où se trouvent emprisonnés les personnages principaux du film, est un lieu public réel. Fathallah, plus audacieux, ira se balader ou chercher sa délivrance dans cet endroit. Pour sa part, Leïla ira au cirque avec des enfants où elle se trahira en dévoilant son côté enfantin et surtout en réalisant les risques que prend le dompteur des fauves. Ces deux moments sont importants dans le film, puisque les deux acteurs principaux reçoivent en plein visage leur propre image.

Cassant la logique spatiale et temporelle, le film n?emprunte pas une évolution linéaire. Il ne s?agit pas d?une histoire avec un début et une fin. C?est un ensemble de séquences mettant en scène un des acteurs. Ce parallélisme sera faussé uniquement à deux reprises tout au long du film: quand Fathallah décide de prendre contact avec l?animatrice de l?émission nocturne «confessions de nuit». La seconde fois, quand elle reconnaît sa voix dans la clinique où il est anesthésiste, quand elle a accompagné une jeune fille pour se faire avorter. Sur un autre registre, le film de Nasrallah casse une autre logique. Mettant en exergue deux individus, il n?omet pas le cadre social où ils évoluent. Des événements récents ayant marqué la vie sociale et politique de l?Egypte. C?est le cas des manifestations du mouvement Kiffaya et l?épidémie de la grippe aviaire. A ce niveau, le réalisateur met en relief le décalage des acteurs par rapport aux événements marquants de leur société. Dans sa voiture, Nasrallah traverse un cordon des forces anti-émeutes faisant barrage à des manifestants brandissant des banderoles avec des slogans condamnant la corruption. De l?aveu d?une de ses proches, Leïla récuse toute forme d?engagement dans le mouvement associatif. Pourtant, ces deux personnages se croient investis d?une mission.

Le film de Yousri Nasrallah est un peu difficile pour la compréhension. Mais en aucun cas, on ne peut le ranger dans la catégorie des productions diffusées par les télévisions arabes où les problèmes de mariage occupent une place centrale. Yousri a travaillé en tant qu?assistant avec un géant du cinéma égyptien et mondial: Youssef Chahine. Notamment dans le film «Adieu Bonaparte» et «Alexandrie encore et toujours» en 1990. Par ailleurs, il a été critique de cinéma pendant quelques années à Beyrouth au début des années 80. Dans Aquarium, il a fait étalage de tout son savoir-faire. Sur le plan des techniques, le film est irréprochable. Il a, avec bonheur, combiné le reportage à la mise en scène. Aquarium peut, en bon droit, prétendre à un prix du festival qu?abrite Oran depuis la fin de la semaine dernière.


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