Avantmême que je naisse, les Palestiniens étaient là. C'est-à-dire nulle part. Depuisle siècle dernier, j'ai grandi avec l'idée qu'ils vont gagner la guerre et leurpays qui leur appartenait à moitié. L'autre moitié étant notre histoire à tousles Arabes et musulmans nés avec le devoir de libérer la Palestine pour nouslibérer de la honte. A l'école, comme à la maison, dans la mosquée ou dans larue, tout le monde était d'accord : les Juifs seront vaincus, dénoncés par lesarbres et les rochers, chassés vers l'Alaska juste avant la fin du monde. Queferons-nous après, lorsque la fin du monde sera un tic-tac géant audiblepartout ? Personne ne le dit. Ni les livres, ni les religieux, ni la météo. Sansle Juif, l'Arabe n'a pas de rôle. Avec le Juif, c'est pire. J'ai grandi avec la Palestine dans la télé, leschansons, mais nulle part sur la carte. Les Palestiniens étaient chez nous etpersonne ne disait la vérité à leur sujet : on aimait leur cause, pas leurprésence. Les voir se battre et mourir et pas les regarder s'installer etgrossir. C'était mal, mais c'était ainsi, chez moi, en Libye, en Jordanie, enEgypte et un peu partout dans le monde arabe. Puis j'ai grandi encore et j'aicompris : la Palestinen'était pas une cause mais un effet. De quoi ? De notre éloignement de Dieu, del'Islam et de la faiblesse de nos régimes corrompus. Les idées poussaient aumême rythme indiscernable de ma barbe. Pour libérer la Palestine, il fallaitqu'on se libère de ses propres dictatures. Le Juif était comme la gravité : ilexpliquait tout et surtout notre chute du haut du Palmier. Les images dePalestiniens jetant des cailloux contre des chars faisant pousser la barbe plusvite que les hormones.Puisj'ai encore grandi et j'ai compris : Dieu n'a pas une seule nationalité et la Palestine n'était pasune cause, ni un effet, mais un problème intime. Lorsqu'on parle trop, qu'onconfond Dieu avec une frustration, qu'on réfléchit peu et que l'on croit que lemonde nous doit des excuses et qu'on le réduit à un foulard, un vote ou uneablution et une parade de dindes, la Palestine est impossible.Au Moyen-Orient, chez soi ou même dans son propre quartier. Puis j'ai grandi etj'ai compris : la Palestinen'était ni une cause, ni un effet, ni un problème intime.C'étaitun feuilleton et une chaîne d'infos en continu. Saddam a été pendu, l'Irakvendu, les pays arabes appauvris puis sommés de se disperser. C'était lenouveau siècle avec ce vieux problème. La Palestine était toujours là, me coinçant contrele mur à chaque JT, m'accusant de ne rien faire alors que je ne lui ai rienfait. Difficile à ignorer, mais pénible à regarder tout le temps. Me rappelantque je dois faire quelque chose, mais me prouvant que je ne peux rienentreprendre de plus que zapper. Attendant de moi que je la libère, alors quec'est ce que j'attends d'elle justement. Vécue de l'intérieur comme unebiographie, mais vue de l'extérieur comme le voisinage dramatique d'un infirme.Lourde à porter, mais nulle part où la déposer. Et cela me fatigue et m'use. J'aigrandi et j'ai compris : je ne veux plus me sentir coupable de la Palestine, mais je nedois plus m'en sentir innocent. Haïr les Juifs que je n'ai jamais connus ne mesert à rien, mais courir après les Israéliens, c'est comme courir dans ledésert avec une casserole trouée. Je me sens mal, coincé, inquiet pour madescendance, attristé par mes ancêtres et étouffé par mes proches. Tout ce queje sais des Juifs, ce sont des morts qui me l'ont raconté. Tous ce que je saisd'Israël et des Palestiniens, je le voie de mes propres yeux. De l'OLP à El-jazeera, je ne sais pas quoi faire. Je vais exploser etc... ».
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Kamel Daoud
Source : www.lequotidien-oran.com