On attendait un débat sur Camus. On a eu des monologues, des positions, des déclarations et des pétitions. Pourtant, un vrai débat algérien, et en Algérie, aurait pu être intéressant à plus d'un titre. Comment analysons-nous par exemple L'Etranger ' Qui est l'étranger ' Meursault l'assassin ou « l'Arabe » de la plage, victime du premier ' Pourquoi Camus a-t-il nommé le premier et gardé le second dans l'anonymat, reprenant à sa manière Diderot qui, dans Jacques le Fataliste, nommait le valet et non le maître, préfigurant ainsi la révolution de 1789 ' Quelles sont les représentations de l'Algérie dans les 'uvres de Camus ' Qui sont ses personnages ' Obéissent-ils à une typologie ' Quel sens avait sa dramaturgie, lequel prend-elle aujourd'hui ' Que représente sa philosophie ' En quoi son style est-il si émérite ' Autant de questions pour y répondre en tant qu'Algériens d'aujourd'hui et apporter notre vision sur un auteur universel et notre lecture de son 'uvre déjà entamée par plusieurs de nos universitaires.. Mais de quoi parle-t-on aujourd'hui ' Quasi-exclusivement des positions de cet écrivain sur l'indépendance, de sa préférence ultime pour sa mère au détriment de la justice, etc.Nos compatriotes qui s'énervent avec autant de démonstration, se rendent-ils compte de leur paradoxe ' Ils parlent de Camus presque comme d'un harki qui aurait trahi les siens ! Qu'on nous explique pourquoi nous devrions lui réserver un traitement si particulier, lui qui s'est toujours réclamé de sa communauté d'appartenance et dont les positions, même particulières, ont toujours été énoncées de ce point de vue ' On croit sentir une étrange et déplacée déception dans ces dénonciations, par ailleurs retardataires, car déjà formulées en pleine guerre (cf. Lettres de prison d'Ahmed Taleb-Ibrahimi) et reformulées tant de fois après.A contrario, on trouve peu de monde pour s'intéresser à un écrivain comme Emmanuel Roblès, pied-noir oranais, grand résistant contre le nazisme, qui avait soutenu l'indépendance, allant jusqu'à déclarer que s'il était un jeune Algérien, il aurait été dans les maquis de l'ALN. Peu également pour évoquer les artistes et auteurs, signataires du manifeste des 121, qui avaient pris des positions très claires. Si nous voulons parler de littérature, il n'y a aucune raison de ne pas parler librement de Camus écrivain, de ses 'uvres, de son style, etc. comme des personnes sereines, sûres de leur indépendance et capables de débattre avec des arguments d'Algériens.Si, maintenant, nous voulons parler d'histoire et de politique, tout ou presque a été dit sur Camus, ses hésitations, ses contradictions, ses choix. Mais nous pouvons (et devons) en parler aussi. Et, entre les deux, car on ne peut découper la vie d'un homme, fut-il mécanicien diesel ou fleuriste, on peut aussi faire la part des choses. Donc, avec l'intérêt et l'admiration envers l'écrivain et la reconnaissance pour le journaliste qui a dénoncé, dans les années 50, la misère du peuple algérien (sans évoquer le système qui l'a générée), pour le reste, on peut dire : qu'il aille - respectueusement - se faire voir chez sa mère. Ce serait lui rendre justice.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ameziane Ferhani
Source : www.elwatan.com