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"C'était l'apocalypse"



Témoignage recueilli par : Lyès Menacer
Camille Najm a faillé perdre sa fille lors de la double explosion. Elle a échappé miraculeusement.
Camille Najm est politologue et consultant très engagé dans la vie politique de son pays. Au moment de l'explosion de Beyrouth, il était en réunion politique avec des camardes pour débattre de la situation socioéconomique chaotique que vit le Liban ces derniers mois, aggravée par les effets de la pandémie de coronavirus (Covid-19). S'il n'a perdu, fort heureusement, aucun membre de la famille, son domicile a été sévèrement endommagé par la forte déflagration qui a laissé, en plus des victimes, plus de 300 000 sans-abris. "Des dégâts matériels : les portes, les cadres et les vitres, des meubles et quelques objets", a-t-il affirmé. "Moi, je suis quand même actuellement à trois, quatre kilomètres du lieu de l'explosion. Mais mon ancien lieu de résidence est plus proche. J'habitais le quartier de Mar al-Mikaël, face au port, qui a été le plus touché. J'y ai habité pendant des années et j'ai toujours ma belle-s?ur qui est là-bas et dont la maison a été complètement soufflée", explique-t-il à Liberté par téléphone, trois jours après la tragédie, alors qu'il n'avait pas encore fini de remettre un peu d'ordre chez lui, en attendant de reconstruire ce qui a été détruit avant l'arrivée de l'hiver. "Hamdou Lillah (Dieu merci), ma belle-s?ur n'était pas à la maison au moment de l'explosion. Après, nous avons perdu des amis, des voisins, entre morts et blessés.
Mais dans la famille proche, personne n'a été blessé", se réjouit-il, évoquant un climat apocalyptique à Beyrouth. "Pour les dégâts, c'est vraiment la désolation. Autant on est habitué à la guerre, autant je n'ai jamais vu pareille catastrophe. Moi, j'ai vécu une grande partie de la guerre civile. Même la guerre de 2006, la guerre des 33 jours comme on l'appelle ici, l'ampleur des dégâts n'a pas été aussi importante qu'aujourd'hui. Là, c'est vraiment l'apocalypse. C'est vraiment terrible", insiste Camille, dont la fille en bas âge a miraculeusement échappé à la mort, alors qu'elle se trouvait chez son grand-père au moment de l'explosion. "Au moment de l'explosion, j'étais du côté où vit mon père, qui habite à 4 ou 5 km du lieu du drame, à vol d'oiseau. J'étais en réunion politique d'ailleurs. Beaucoup de gens avaient entendu des bruits d'avions qui survolaient le ciel de Beyrouth. Beaucoup de témoins disent clairement avoir entendu des avions avant la déflagration, mais ce sera à l'enquête d'infirmer ou de confirmer cela."
L'effet d'un séisme
"Personnellement, j'étais loin et je n'ai pas entendu ce bruit d'avion. J'avais l'impression qu'il y avait un tremblement de terre. Toute la maison et l'immeuble ont tremblé. Cela a fait le même effet qu'une secousse sismique", se rappelle Camille. Et de poursuivre : "Quelques secondes après, je ne saurais pas le dire, on s'est tous levés. On ne savait pas ce qui venait de se passer. On a entendu une déflagration de très forte intensité ; même celle de l'attentat contre l'ancien Premier ministre Rafic Hariri, qui était très forte avec un explosif ultrapuissant, n'était rien, comparée à l'intensité et au bruit qu'on a entendu. On n'avait aucune idée de l'endroit où cette explosion avait eu lieu. Nous étions déroutés, perdus, déboussolés. On avait pensé que c'était la maison où on était réuni. Tous les Beyrouthins ont pensé que l'explosion a eu lieu en face de chez eux. Sur le coup, tout le monde était perdu. On était vraiment en plein chaos, avec les fenêtres qui ont complètement sauté jusqu'à Jounieh, sur une distance de 20 km, où le souffle de l'explosion s'est fait ressentir."
Au milieu de ce paysage de désolation, des Beyrouthins cherchaient leurs proches sous les décombres et dans des appartements soufflés par la déflagration. La spéculation sur l'explosion de 2 750 tonnes d'ammonium battait son plein. "Les premières minutes, les informations fusaient de partout mais personne n'a eu l'idée de ce qui venait de se passer. On était perdu", explique-t-il au lendemain de la démission du gouvernement de Hassan Diab, victime collatérale de cet accident et d'une classe politique libanaise qui l'avait empêché d'accomplir sa brève mission d'à peine quelques mois à la tête du pays. "Avec les premières informations contradictoires, on ne savait pas ce qui venait de se passer. Certains disaient que c'était un attentat devant le siège du Parlement ou la Maison du Centre, QG de Saad Hariri, ce qui faisait penser à un attentat contre lui avec l'approche de la date du verdict du Tribunal spécial international sur l'affaire de l'assassinat de son père (prévu pour le 7 août puis reporté au 18 août, ndlr). Toutes ces spéculations ont vite fini par laisser place aux premières informations diffusées par les médias et les vidéos amateures qui ont montré la fumée blanche d'un incendie, avant l'explosion semblable à celle d'une bombe atomique." "Je suis sorti dans la rue et je me suis retrouvé face à des immeubles complètement endommagés par le souffle de l'explosion. Il n'y avait plus un seul immeuble qui avait une vitre : les stores, les fenêtres, tout a été détruit. Un quart d'heure plus tard, après que l'information a circulé, on a su que cela s'est passé du côté du port de Beyrouth, visible depuis chez moi et d'où j'ai pu apercevoir la fumée blanche et orange qui remontait. Ce n'est que deux jours après l'explosion que je suis allé dans mon quartier d'origine pour constater les dégâts dans mon second appartement, déblayer, aider les voisins, etc. Mais, sur le coup, la première chose à laquelle j'ai pensé, c'était ma famille. Dans ce genre de situations, le premier réflexe est de voir si on n'a rien, puis d'accourir voir sa famille et ses proches. Ma petite fille y a échappé par miracle. Elle était chez mon père dans sa chambre au milieu du lit entouré de gravats et de morceaux de vitres. Mais Dieu merci, elle n'avait rien, pas la moindre égratignure. Donc, ma première pensée était d'aller voir si ma fille allait bien, puis ma femme dans une maison collée à celle de mon père. Elle était seule avec mon nouveau-né, arrivé au monde le 27 juillet dernier. Elle était effondrée, en larmes, paniquée, notre bébé dans ses bras."
Après le choc, la solidarité
La solidarité citoyenne s'est organisée d'elle-même. Cet élan s'est manifesté spontanément. Les gens des quartiers touchés se sont mis immédiatement à rechercher leurs proches et leurs voisins dans les décombres. Ceux dont les appartements n'ont pas été endommagés sont effectivement allés chez leurs voisins pour voir quoi faire, comment aider.
À ce moment-là, on a commencé à chercher dans les gravats, sous les décombres, transporter les blessés dans les hôpitaux, etc. L'Etat et ses services étaient aux abonnés absents, mais heureusement que de nombreuses organisations ont immédiatement occupé le terrain, à l'instar de la Croix-Rouge et de Caritas.
En plus, nous sommes dans un climat de pandémie de coronavirus, qui a fortement repris ces derniers jours, alors que le Liban avait réussi au début à très bien la gérer. Et cela fait déjà deux semaines que les chiffres ont augmenté de nouveau, que l'Etat a repris les mesures strictes de confinement partiel. Et c'est toujours le cas jusqu'à présent, avec des gens qui veillent à ce que la situation aille mieux, individuellement, ou au sein des associations de quartiers, des ONG, etc., à part dans la zone du port où il y a les secouristes et les membres de la Défense civile, ainsi que des experts et des équipes internationales. Les gens se rendent par groupes chez d'autres personnes pour les aider à déblayer, à nettoyer, pour offrir un toit à ceux qui n'ont plus où habiter. Maintenant, l'Etat a commencé à recenser ceux qui sont touchés, à évaluer les dégâts, les immeubles qui risquent de s'abattre, parce qu'il faut savoir que les immeubles les plus touchés sont à caractère traditionnel, dont certains datent du XVIIIe, du XIXe siècle, du début du XXe siècle ou de l'époque du mandat français. Ces bâtisses étaient déjà en danger à cause de la spéculation immobilière et de l'absence d'entretien et ont été fortement touchées dans leurs structures. Par exemple, la rue de Gemayzeh, célèbre pour son activité touristique nocturne, ses restaurants et ses lieux culturels, contient une cinquantaine d'immeubles au cachet historique qui, pour la plupart, menacent aujourd'hui de s'effondrer.
Dans le noir
Il y a le "Haut-Comité de gestion des catastrophes", une espèce de commission étatique qui, en cas de catastrophe naturelle ou de destruction de guerre, est chargée d'aller chercher et estimer les dégâts, puis après venir en aide aux victimes. C'est principalement l'armée libanaise qui s'en occupe. Ils ont commencé depuis quelques jours à faire le tour des quartiers endommagés, vérifier chaque immeuble, chaque appartement, pour estimer et essayer de chiffrer l'ampleur des dégâts, voir ensuite la compensation et l'indemnité qui seront accordées aux victimes de l'explosion. Elles feront la demande à la mairie de quartier ou de circonscription, puis l'Etat va voir la teneur et l'importance de cette indemnité. Mais je pense qu'elle ne sera pas extraordinaire, vu la situation financière du pays et les moyens déjà limités de l'Etat libanais, la chute de la livre et la quasi-faillite de l'Etat ; il ne faut pas s'attendre non plus à des indemnités à la hauteur des dégâts constatés. La réaction de l'Etat libanais était rapide, mais elle demeure très limitée par rapport à l'ampleur de la catastrophe, que ce soit sur le plan matériel ou humain. C'est-à-dire la Défense civile, les pompiers, etc. disposent de moyens extrêmement limités. Certains sont sans salaire depuis plusieurs mois. L'intention est là, la volonté aussi et le courage ne manque pas. Mais les moyens ne suivent pas.
C'est pour cela qu'immédiatement l'aide internationale a été sollicitée et a commencé à affluer à Beyrouth. L'aide alimentaire au Liban, ce n'est pas cela qui a manqué. D'ailleurs, aujourd'hui, les différentes équipes qui coordonnent la distribution de l'aide affirment qu'ils ont besoin d'autre chose que de l'aide alimentaire. Le vrai problème aujourd'hui, c'est que le pays a besoin de verre, de béton, de pierres, de matériaux de construction. Notre pays produit très peu de verre. Donc, cela est un gros problème. Ce qui manque cruellement aujourd'hui, c'est que les gens sont sans électricité. Plongé dans le noir depuis des années, le Liban peine à sortir de la longue nuit de catastrophes. Il est comme un pays maudit.
L. M.
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