Par Katya Kaci
Le regard perdu, les yeux rougis où se lit une intense mélancolie mêlée à l'usage avéré de ces produits qui vous aident à leur manière à accepter les rouages souvent douloureux d'une vie trop courte mais ô combien amère. C'est Sofiane, dix-huit ans à peine entamés, un brun plein de charme, qui survit depuis plusieurs années déjà grâce à la rue dont il est devenu l'enfant adoptif.
Sofiane se rappelle vaguement d'une enfance douce et paisible aux côtés de ses frères et s'urs, tous à peu près du même âge, et qui partageaient maints amusements et gâteries. Il se rappelle également de sa maman, Fatma, qui l'a nourri au sein jusqu'à l'âge de deux ans, de ses tantes et oncles ainsi que de ses nombreux cousins et cousines. Sofiane et sa famille vivaient en communauté soudée, dans la joie et le bonheur. C'était en fait une tribu de nomades originaires des Hauts-Plateaux, M'sila, une terre ancestrale dans laquelle cette grande famille élevait ses nombreux troupeaux. Cependant, la vie, cette capricieuse dont personne ne connaît les roueries, va marquer d'un fer rouge l'existence jusque-là insouciante de Sofiane et des siens. Les terres, jadis fertiles et généreuses qui ont nourri sans retour, aussi bien les troupeaux de moutons et de chèvres que la vingtaine de familles du groupe, sont soudain devenues hostiles et ennemies. Elles sont maintenant le bien de ceux qui connaissent la loi et les principes de la propriété privée ; la tribu de Gbala est donc expulsée de chez elle et menacée en cas de récidive, l'exil fut la seule issue que Sofiane et les siens empruntèrent sans savoir où il les mènera. Cet épisode funeste s'est passé en 2000, l'année où Sofiane et sa grande famille quittèrent à jamais les terres natales, les pâturages infinis et les espaces libres en quête d'un nouvel asile, peut-être autant ou plus chaleureux que le précédent. Le voyage fut long et périlleux, des bêtes ont péri, d'autres ont été vendues et sacrifiées, car certaines routes ont mis sa tribu face aux vautours, ceux dont la gourmandise est insatiable. Une quête d'une terre d'accueil qui les a menés vers la ville de Bouira dont le climat semi-aride ressemble à celui des terres perdues et qui garde encore dans son ventre les vestiges de parcelles vierges de l'activité destructrice de l'homme bâtisseur. Les tentes ont ainsi été posées à la sortie de la ville, sur des terres vastes qui longent la route. Enfin installés, les membres du clan se mettent maintenant à faire le constat de ce que ce long et tortueux périple leur a coûté ; le nombre de bêtes a fondu, réduit de moitié ; celles qui n'ont pas été vendues ou sacrifiées au bénéfice avide de charognards sans pitié ont servi à payer la nourriture et les soins, l'unique bien de ces nomades ne ressemble plus guère à la fortune d'avant et les membres responsables du groupe se mettent dès lors à chercher la solution qui permettra la survie de tous. Les regards inquiets mais toujours fiers et intelligents se sont donc tournés vers ce qui constitue sans nul doute la clef de voûte de cette impasse. C'est donc en juin 2000 que Sofiane, ses frères et s'urs ainsi que tous les enfants du clan se sont vu confier la mission de sauver la tribu. Ils devront désormais participer à la continuation du clan en demandant l'aumône aux habitants du coin tandis que les hommes chercheront quelques tâches à effectuer en échange d'un salaire salutaire. C'est ainsi que les habitants découvrirent un beau matin ces petits chérubins qui abordaient les passants dans la rue en les agrippant par les vêtements et en les suppliant de leur accorder une petite pièce. De très jeunes enfants dont l'âge ne dépassait pas les douze ans, accompagnés d'une femme ou d'une jeune fille, écumaient les rues de la ville qu'ils ont transformées pour l'occasion en aire de jeux ; car sitôt une pièce empochée, le petit groupe d'enfants se met à courir et à faire mille jeux semant le trouble et la confusion auprès des passants interloqués par ces nouveaux venus qui, en plus de demander de l'argent sans vergogne, jouaient sur les trottoirs en ignorant le courroux, grandissant, des propriétaires des lieux. «Nous étions divisés en groupes ; chaque coin de la ville était confié à une famille de frères et s'urs, et si ces derniers étaient trop jeunes, ce qui était notre cas, ma s'ur aînée avait onze ans, j'étais le benjamin, et mes autres frères et s'urs étions accompagnés par une cousine de quinze ans qui portait un long hidjab pour faire plus vieille. Nos mamans restaient au camp avec les vieux pour les surveiller, tandis que les hommes allaient chercher du travail dans des chantiers ou des fermes alentours ; les bestiaux, quant à eux, étaient confiés aux jeunes femmes qui veillaient sur eux, non loin du campement. J'avais à peu près cinq ans quand cette aventure a commencé. Moi, mes frères et s'urs accompagnés de notre cousine avions été affectés dans l'une des rues les plus tranquilles, un long boulevard longeant un quartier résidentiel. Les trottoirs avaient été récemment rénovés, spacieux et propres ; notre coin s'annonçait facile à vivre. Les adultes qui nous déposaient chaque matin vers 7h30 nous disaient quoi faire. Nous devions ainsi attirer l'attention des passants, les attendrir en feignant d'être tristes ou encore leur faire beaucoup de compliments, de louanges et des v'ux de tous genres. Il ne fallait pas non plus se montrer trop gourmand, on demandait des petites pièces de cinq ou dix dinars et c'est aux gens de se montrer généreux. Je me rappelle qu'au début, nous ne commencions pas directement «le travail», car étant établis face à une école, nous ne pouvions faire un geste devant les nombreux enfants qui allaient à l'école à cette heure-ci. Ainsi, chaque matin, nous regardions avec beaucoup d'admiration ces petits enfants de riches, accompagnés de leurs pères ou de leurs mères ; ils étaient bien habillés, leurs beaux cartables colorés brillaient de mille feux, des visages épanouis et heureux. En hiver, nous étions toujours dans nos haillons des grandes chaleurs, alors que les autres portaient des bonnets en laine soyeuse, des écharpes et des gants assortis, et ils chaussaient des bottes aux couleurs chatoyantes qui devaient les protéger même en cas de déluge. Chacun de nous, et même ma cousine de quinze ans, étions en admiration, jusqu'à ce que la cloche de huit heures sonne, devant ces gens qui avaient l'air d'être descendus tout droit du Paradis. Pour ma part, j'étais particulièrement sensible aux baskets ; les écoliers, garçons et même les filles en portaient. Elles étaient de toutes les couleurs, montantes ou gonflées, avec des lacets ou des scratchs. J'en rêvais éveillé et pensais à mon bonheur et à ma fierté si je pouvais en porter de pareilles. Un rêve trop court pour moi et mes compagnons. La cloche qui retentit nous réveille brusquement de nos rêveries. Et c'est alors que commençaient les journées qui ne s'achevaient que vers 19h. Nous étions tous ensemble et attendions les passants visiblement trop pressés pour nous accorder leur attention ; nous devions donc l'arracher de force. On saisissait les mains, ou les bas de manteaux ou de vestes et on suppliait ces étrangers de nous céder une petite pièce ; les regards étaient soit compatissants soit amusés ou encore chargés de haine, certains tiraient de leurs poches de la monnaie pour nous l'offrir alors que d'autres nous repoussaient violemment. Au début, cette violence nous faisait très peur, mais au fil du temps, mon groupe et moi apprenions à nous défendre ; celui ou celle qui osait nous bousculer ou nous faire une remarque désobligeante se voyait insulté et certains avaient même droit au jet de cailloux pour qu'ils ne recommencent plus. On nous laissait tranquilles, notre quotidien se résumait donc à empocher un peu d'argent ; on se faisait une centaine de dinars par jour, et parfois de gentils passants nous offraient des fruits, des gâteaux ou des bonbons que l'on dégustait avant de retourner au campement. Une fois chez nous, nous confions le pactole à nos pères qui, à leur tour, le donnaient au chef de la tribu...»
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : A suivre
Source : www.lesoirdalgerie.com