Oran - A la une

AUTANT EN EMPORTENT... LES COLPORTEURS



Aujourd'hui, c'est à coups de klaxon que les colporteurs informent de leur passage dans les quartiers qu'ils se sont presque répartis comme une zone d'activité.El-Hassi, quartier se trouvant à l'ouest de la ville d'Oran, ayant grossi de manière informelle durant les années 1990, porte bien son nom avec tous ses forages de puits existant sur place. Et c'est là le lieu de rendez-vous d'une grande partie des colporteurs d'eau de la ville d'Oran, que l'on peut retrouver de bon matin avec leurs citernes de 3 000 l juchées sur des camions ou celles de 1 000 l sur des tracteurs que l'on ne voit plus dans les champs depuis belle lurette.
Mohamed, un jeune homme déscolarisé, sans formation, est l'employé du propriétaire d'un de ces nombreux puits fournissant "l'eau douce", l'eau potable aux Oranais. "Moi, j'ai une famille de 7 personnes à nourrir. Je n'ai que ce travail. Le patron n'est pas là, mais oui, les colporteurs, ça me fait vivre", consentira-t-il à nous dire, passablement gêné par nos questions et notre présence qu'il juge incongrue.
Il a fallu tout d'abord le rassurer que nous n'allions pas lui faire perdre son gagne-pain, à venir ainsi évoquer ce métier de "colporteur d'eau" généré par une réalité sociale qui perdure dans la capitale de l'Ouest. Utiliser l'expression "eau douce" et avoir des jerricans sont presque devenus culturels à Oran, qui pendant des décennies était connue par son "café salé", en raison de l'eau saumâtre qui coulait dans les robinets.
C'était l'époque également où les enfants à peine rentrés de l'école se voyaient chargés de la corvée d'eau à coups de jerricans qu'ils devaient remplir. C'est aussi durant cette même période que cette activité de colporteur d'eau est apparue.
Ces derniers sillonnaient les quartiers populaires et populeux du centre-ville, les cités périphériques et les zones isolées, avec cet appel "elma hlou" que l'on entendait, vociféré par les revendeurs d'eau douce.
Aujourd'hui, c'est à coups de klaxon strident que les colporteurs informent de leur passage dans les quartiers qu'ils se sont presque répartis comme zones d'activité, notamment ceux où les coupures d'alimentation de l'AEP sont récurrentes, lorsque ce ne sont pas des commandes de particuliers.
Ceux que nous avons rencontrés au niveau des puits d'El-Hassi sont pour la plupart employés par les propriétaires de camion ou de tracteur. Deux d'entre eux qui surveillent le remplissage des trois citernes dans le camion sont, là encore, de jeunes diplômés. "J'ai une licence en langues et je n'ai pas trouvé de travail, alors je fais ça (chauffeur de camion, ndlr)", nous dit ce jeune homme. Son camarade, qui l'accompagne dans cette activité, est aussi un diplômé au chômage.
"Nous, nous travaillons pour gagner notre vie. Les coupures d'eau ' C'est comme ça à Oran. Chacun fait ce qu'il peut et nous, nous aidons les citoyens. Pouvez-vous vivre sans eau, vous '" ajoute ce dernier, un brin philosophe.Pour le remplissage des trois citernes de 3 000 l, il en coûtera 500 DA au colporteur qui, en fonction de sa tournée du jour, pourra venir se réapprovisionner plusieurs fois à El-Hassi.
Les colporteurs pourraient presque bénir les coupures et les pannes sur le réseau d'AEP d'Oran, puisque c'est cela qui génère depuis cet été une recrudescence d'activité, avec un tarif respecté par tous, la revente de l'eau aux Oranais au prix de 10 DA les 5 l.
Le propriétaire du puits confirmera ce tarif, mais laissera entendre que tout est question d'offre et de demande, et ces derniers mois la demande a augmenté, plaçant les colporteurs d'eau au c?ur de l'actualité estivale à Oran.
Notre interlocuteur nous précise que son puits est en activité depuis des années : "Moi, je suis en règle, les autorités viennent régulièrement me contrôler." Et de soulever son problème : "Regardez juste là, à côté du robinet que j'ai installé gratuitement pour les citoyens.
Il y a des égouts qui se déversent à ciel ouvert. Il faudrait que l'APC réagisse." Du coup, comment imaginer qu'il n'y ait pas d'infiltration dans le sol. Cela n'empêche pas des citoyens, hommes, femmes et enfants, à venir remplir deux ou trois jerricans, d'autant que ce point d'approvisionnement voulu par le propriétaire du puits est gratuit.
Mais il ne faudrait pas exagérer, nous dira son employé. Dans la file des jerricans posés dans la boue, les citoyens attendent leur tour, comme Mohamed. "J'habite au quartier Eckmuhl. Ces derniers mois nous sommes restés jusqu'à sept jours sans eau et pas qu'une seule fois.
Depuis que je suis tout jeune, je suis toujours venu m'approvisionner en eau ici. Mais cet été, vivre sans eau, avec le corona en plus, c'est trop. Que font les autorités pour nous simples citoyens des vieux quartiers '", lâche notre interlocuteur, entre colère froide et mimique désabusée.
D'autres qui attendent leur tour disposent de l'AEP de manière régulière, mais eux, c'est la qualité de l'eau arrivant dans leurs robinets qu'ils remettent en cause. "L'eau de la Seor, je ne lui fais pas confiance ; elle est trouble, très souvent avec des dépôts au fond du verre", nous assure une mère de famille, disant refuser de boire de cette eau. Une remarque connue de la Seor (Société de l'eau et de l'assainissement d'Oran), qui certifie la qualité de son eau aux points de stockage.
Qualité douteuse...
Ce scepticisme autour de la qualité de l'eau est pourtant de rigueur pour tous les colporteurs, d'autant que ces derniers ont à chaque fois esquivé la question, disant être contrôlés par les bureaux d'hygiène des APC, qu'ils leur délivrent les autorisations d'activité.
D'ailleurs, la plupart arborent sur leur citerne un numéro en guise d'identification, mais l'on nous dira, surtout en aparté, que de plus en plus, crise de l'eau oblige, certains activent "au noir". Durant l'été, il a été annoncé une vaste opération de contrôle des colporteurs d'eau et de leur citerne, y compris des puits, dans le cadre de la lutte contre les MTH.
Une quarantaine de colporteurs ont été destinataires d'une mise en demeure pour renouveler leurs citernes, avec parfois la mise à la fourrière du véhicule. Dans le cadre de la lutte contre les MTH, la commission de wilaya a chargé la Seor, présente dans cette commission, d'analyser et de contrôler la qualité de l'eau des points d'approvisionnement.
Le DG de la Seor, M. Oussama Heleïli, nous a livré les résultats de cette opération, et cela craint : "À la demande des autorités, nous avons effectué des prises d'échantillons sur 25 points d'approvisionnement (puits et fontaines) à l'ouest et à l'est d'Oran : les daïras de Bir El-Djir, d'Arzew et de Gdyel. Nous avons constaté que dans 80% de ces points d'approvisionnement, l'eau était de mauvaise qualité, avec parfois la présence de nitrate !" Et notre interlocuteur de poursuivre : "Quant aux citernes contrôlées, un total de 101, dans 62% des cas, l'eau était de mauvaise qualité."
Le DG de la Seor soulignera d'ailleurs la difficulté qu'il y a eu à contrôler "tous les colporteurs" et que ses équipes ont dû parfois être accompagnées d'agents de la gendarmerie, précisant que le laboratoire de contrôle de la Seor est un laboratoire compétent et certifié qualité ISO 9001 et accrédité certification 17025.
Ces contrôles sont également de rigueur pour les vendeurs d'eau ayant pignon sur rue ; c'est l'un des aspects de la particularité de la situation hydraulique d'Oran. Ces boutiques existent au centre-ville et dans tous les quartiers d'Oran, en plus de la revente de l'eau au même prix que les colporteurs, qui font en même temps la revente d'eau de Javel et de produits liquides désinfectants.
Depuis la survenue du coronavirus, c'est aussi un business qui a connu les faveurs des citoyens. Pour ces commerçants patentés, la question de leur classification sur le registre du commerce se pose, pour que leur activité soit reconnue. "Dans notre cité, il y a eu pendant tout l'été des coupures avec des lâchés d'eau parfois quelques heures. Pour ceux qui sont dans les derniers étages, c'est le calvaire. L'eau ne monte que par un simple filet parfois à 6h du matin", nous raconte l'un d'entre eux au quartier Akid-Lotfi. "Je suis régulièrement contrôlé par les services d'hygiène, mais vous savez, même si cela me permet de faire une activité commerciale, ce n'est pas une vie ça, les coupures, les restrictions d'eau... C'est une triste régression à Oran."
Un état de fait constaté, avec pour signe les émeutes de l'eau qui sont réapparues cet été, notamment dans la commune de Mers El-Kebir, alors que dans l'est ou l'ouest de la ville d'Oran les coupures se sont multipliées. Du coup, les Oranais s'interrogent sur les milliards investis ces dix dernières années dans le secteur de l'hydraulique.
À la Seor, les dirigeants ont expliqué avoir dû faire face à une succession de problèmes qui provoquent des ruptures d'alimentation de l'AEP, ou une réduction du débit, en précisant qu'ils ne sont chargés que de la distribution.
Parmi ces problèmes, les casses répétitives des conduites du MAO, qui sont "défectueuses", est-il avoué désormais, ou encore la méga-station de dessalement de 500 000 m3, mais qui en réalité ne produit que 360 000 m3/j, au lieu des 460 000 m3/j annoncés à sa mise en service. Ajoutées aux pannes les ruptures des conduites ou les fuites enregistrées sur des parties du réseau défectueux, n'ayant pas été réhabilitées, en plus de la sécheresse qui a provoqué la baisse du niveau des barrages de l'Ouest alimentant toute une partie d'Oran.
"Ainsi, cet été la Seor est arrivée à une production de 560 000 m3/j", nous a-t-on expliqué. La moindre défaillance fait qu'Oran ne dispose de ressource locale que de l'ordre de 50 000 m3/j, une goutte d'eau pour les plus de 1,2 million d'habitants. En attendant, les Oranais auront encore à trimballer des jerricans0 vers les colporteurs qui ont de beaux jours devant eux.

Reportage réalisé par : D. LOUKIL
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