
«Si Abdelhaq, vois-tu, notre petit espace de liberté vient encore de rétrécir avec la mort de Abdelkader Alloula !». Je venais tout juste d'apprendre la terrible nouvelle et le grand syndicaliste qui fut mon voisin pour quelque temps, me répliqua du tac au tac : «Si Bagtache, s'il y a devant toi cent mètres de liberté, eh bien, il ne faut pas hésiter à les parcourir !». Je le voyais pour la dernière fois, car lui aussi allait connaître une mort tout aussi violente que celle de notre grand homme de théâtre. En effet, il a été assassiné en janvier 1997 à sa sortie du siège de la centrale syndicale, place du 1er Mai. Cette scène cauchemardesque, ayant pignon direct sur la réalité, me revient à chaque fois que le nom d'Abdelkader Alloula est prononcé ou lu dans les colonnes de la presse nationale. Je me surprends alors à faire un parallèle, on ne peut plus absurde, entre mon propre cauchemar, fait de sang et de feu, et le rêve de Paul Verlaine (1844-1896), poète enraciné très profondément dans un monde purement symbolique et symboliste.
C'est que mon rêve-réel n'est pas «familier», comme celui de Verlaine et n'a rien de poétique ou d'onirique. A sa suite, vient défiler une longue liste de noms d'amis, écrivains et journalistes disparus dans cette tourmente unique dans les annales de notre histoire. Ce jour-là, suivant à la lettre le conseil d'Abdelhaq Benhammouda, je fis effectivement les cent pas tout en me disant qu'il sera désormais plus difficile de partager «El-khobza», celle que Alloula avait mijotée dans son propre four et partagée avec des milliers de spectateurs. Quelque temps après, c'est le jeune et dynamique homme de culture, Bakhti Benaouda, qui fut foudroyé d'une salve à bout portant partie d'un canon scié, alors qu'il arbitrait une rencontre footballistique dans son propre quartier à Oran. Le rêve, dût-il naître dans un sommeil réparateur, ou de la réalité quotidienne, est à l'image d'une blessure toujours béante, n'en déplaise à tous les analystes du monde entier. Et dire que Alloula n'avait pas touché au «théâtre de la cruauté», mais bien à celui qui rendait la vie plus belle et plus avenante que jamais. Son 'uvre n'était guère un théâtre de l'absurde en direct, mais celui d'une société qui a souffert le martyre et qui bataillait pour redonner de l'espoir et le sourire à tout le monde.
En somme, c'était là le point fort dans l''uvre de Alloula, celui-là même qui lui a coûté la vie, car la méchanceté gratuite de certains bipèdes prétendant participer du genre humain ne s'accommode jamais de ce qui est beau et juste sur cette planète. La mort violente devait donc attendre notre cher Alloula au tournant. Au mois de mai 1983, à Oran, il était venu me saluer à mon hôtel. J'avais donné lecture d'un passage de mon nouveau roman Azzouz El-kabrane dans le théâtre qu'il dirigeait avec amour et grande passion et qui, aujourd'hui, porte si justement son nom. Comme je l'invitais à partager mon dîner, il esquissa un sourire en me disant qu'il était sur le point d'enfourcher son coursier, car je crois qu'à l'époque, il mettait en scène ou reprenait sa fameuse pièce, L'jouad. Lui, le patriarche en quelque sorte, ne pouvait donc être en retard puisque tous les cavaliers de sa valeureuse tribu théâtrale l'attendaient avec impatience.
Sa veuve, cette dame-courage, devait me dire, quelque temps après sa mort, qu'elle l'avait supplié d'aller trouver un «autre ailleurs» pour continuer à vivre, le temps que les vents contraires cessent de souffler. Mais, lui, en véritable timonier, lui répondit : «Et que diront les gens après ' Que Abdelkader Alloula a pris la fuite, hein '» Toujours est-il que les écuries ne se sont pas vidées, même si les montures ont, entre-temps, changé de cavaliers. A son enterrement, on vit à la télévision, une passionaria d'Oran ' une universitaire de ses amies ', au sommet de la douleur, haranguer la foule sur un ton des plus pathétiques : «Un lion, mes frères, vient de tomber ! » En vérité, Alloula n'est pas tombé, bien au contraire, il est mort debout comme meurent tous les palmiers dans notre pays. Salut à toi, Si Abdelkader Alloula ! Salut à toi, Si Abdelhaq Benhammoud, homme libre ! Salut à toi, Bakhti Benaouda, qui as symbolisé ce qu'il y a de plus noble dans la jeunesse de mon pays. Salut à vous ! toyour1@yahoo.fr
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Merzac Bagtache
Source : www.elwatan.com