Oran - Revue de Presse

Aimé Césaire poète au long cours



Le grand chantre de la Négritude s’éteint «Puissent tous les peuples sous le même ciel connaître la joie d’avoir même couleur». «Goethe» Les visages de la foule martiniquaise, qui, au comble de la peine et de la tendresse, saluaient sa dépouille mortelle, en disaient long sur le lien profond, sacré presque, qui liait le poète à son peuple. Et en moi je croyais entendre: «Ohé! L’ami d’âme et de racines, merci de tant de beautés et de leçons!», mais aussi ces paroles, que lui avaient dédiées L-S Senghor, il y a 60 ans: «Au Frère aimé et à l’ami mon salut abrupt et fraternel/Les goélands noirs, les piroguiers au long cours m’ont fait goûter de tes nouvelles/Mêlées aux épices, aux bruits odorants des rivières du Sud et des îles/Ils m’ont dit ton crédit, l’éminence de ton front et la fleur de tes lèvres subtiles». Aimé Césaire s’est allongé à jamais dans son cercueil, arbre si grand qu’on le voyait, de partout, de loin et qui, en tombant, fait tant de secousses à la terre et aux cœurs. De tous les poètes nègres, il aura été celui qui a le mieux porté et assumé l’identité noire, voire l’âme noire tant il a su, par-delà le savoir, entretenir ce dialogue avec les choses et les hommes qui l’ont entouré, communiquant avec eux par les sens, les serrant à lui dans une mystique de la communion. L’accent viril, la clarté magique, avec ce goût de la terre matricielle, maternelle, avec les rythmes de ses danses anciennes et de ses saisons, avec cette mémoire frisée, noire, aussi noire que la peau nègre, il chantait autant qu’il analysait ensuite, abrupt et ardent, sa particularité, l’histoire individuelle et celle de son peuple «étroit» ou «large». Citoyen français par le fait de l’Histoire proche, mais en profondeur, d’une autre identité de celle du français de métropole: celle du noir africain de l’esclavage et de la lutte pour sa liberté. Il l’a revendiquée celle-là jusqu’à ses derniers jours, lui qui l’avait définie, cadrée dans un concept un demi siècle auparavant. Avec un groupe d’intellectuels tels L-S Senghor et Léon-Gontran Damas, Aimé Césaire a, en effet, pris tôt conscience de sa différence non seulement de condition sociale ou ethnique mais aussi celle qu’implique la couleur de la peau et les origines lointaines. Il fonda avec ces intellectuels le concept de «Négritude»; un concept qui fécondera de nouvelles approches de soi chez les noirs de différentes régions du monde et les portera non seulement à revendiquer plus de droits mais aussi à exprimer leurs particularités. Depuis cette date les noirs ont évolué. «Ils ont même terriblement évolué; ils sont restés eux-mêmes» (pour reprendre une expression de Senghor). Rester soi-même, on le dira surtout de Césaire. En 2006, celui qui a mis à nu le mécanisme, les mensonges et leurres du colonialisme dans son «Discours sur le colonialisme» (1950) refusera de recevoir, en Martinique, Nicolas Sarkosy, alors ministre de l’intérieur de la France, après que l’assemblée nationale française eut adopté un texte qui fait mention des effets civilisateurs de la colonisation. Né en 1913, Aimé Césaire fut salué dès les années 40 par André Breton et deviendra l’ami de toujours de L-S Senghor, son aîné de quelques années. Aimé Césaire consacrera l’essentiel de ses connaissances à expliquer la condition des noirs, et l’essentiel de son talent à nourrir la poésie de langue française de tous les éléments de la négritude. Il produira de nombreux ouvrages de poésie dont «Tropiques», «Ferrements», «Cahier d’un retour au pays natal». Celui qui dira «Il y a, chez moi, ce besoin de rugir parce que les Antillais, descendants d’esclaves, êtres déchirés, ont été opprimés, dépouillés de notre langue», ne trouvera pas dans le PCF le parti qui reconnaît la différence de son peuple; il le quittera alors et fondera le Parti Progressiste Martiniquais en 1958. Il luttera pour que son peuple ait le même droit que les autres citoyens français. Ce peuple qui choisira par référendum de ne pas se séparer de la France, il le représentera durant 56 ans. Pour finir, écoutons-le qui salue l’Afrique: «Vertes et rouges, je vous salue,/ bananières, gorges du vent ancien,/ Mali, Guinée, Ghana/ et je vous vois, hommes,/ point maladroits sous ce soleil nouveau!/ Ecoutez:/ de mon île lointaine/ de mon île veilleuse/ je vous dis Hoo!/ Et vos voix me répondent/ et ce qu’elles disent signifie:/ «Il y fait clair». Et c’est vrai:/ même à travers orage et nuit/ pour nous il y fait clair./ D’ici je vois Kiwu vers Tanganyika descendre/ par l’escalier d’argent de la Ruzizi/ (c’est la grande fille à chaque pas/ baignant la nuit d’un frisson de cheveux)/ d’ici, je vois noués/ Bénoué, Logone et Tchad;/ liés, Sénégal et Niger./ Rugir, silence et nuit rugir, d’ici j’entends/ rugir le Nyaragongo.../ Je vois l’Afrique multiple et une/ verticale dans la tumultueuse péripétie/ avec ses bourrelets, ses nodules,/ un peu à part, mais à portée/ du siècle, comme un cœur de réserve./ Et je redis: Hoo mère!/ et je lève ma force/ inclinant ma face./ Oh ma terre!/ que je l’émiette doucement entre pouce et index/ que je m’en frotte la poitrine, le bras,/ le bras gauche,/ que je m’en caresse le bras droit». Mohamed Sehaba
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