
Il y a cinq ans, dans l'un de ces forums où les Algériens déversent en vrac leurs souvenirs, ranc?urs, fantasmes et avis, l'un d'entre eux affirmait : «Nos artistes meurent avant de mourir.» Il répondait à un autre qui se demandait ce que pouvait devenir Djaafar Beck. La réponse, hélas fatale, nous est parvenue, mardi dernier, avec l'annonce de son décès à l'âge de 90 ans. Pour les nouvelles générations, plus familières d'Abdelkader Secteur, le nom de Djaafar Beck ne signifie pas grand-chose. Mais pour celles de l'indépendance, il était une figure hautement familière et son apparition sur le petit écran, en noir et blanc, suscitait toujours un enthousiasme consensuel.En 2012, «Séquences d'archives», l'émission sur Canal Algérie de l'excellente Monia Faïd Gharbi, lui avait consacré un de ses numéros, rare référence complète à son propos. Il appartenait à une filiation de comiques qui ont traversé l'essentiel du XXe siècle, réussissant l'exploit de diffuser du rire quand, dans le pays occupé, la misère, l'ignorance et l'humiliation étaient le lot de la plupart des Algériens. Puisant au c?ur de l'humour populaire algérien, ils étaient aussi habités par l'esprit de Charlot et ce rire rebelle qui invite à ne jamais accepter l'injustice. Parmi eux, Rachid Ksentini que Djaafar Beck avait rencontré dans le salon artistique que tenait chez elle la cantatrice Meryem Fekkaï, ce qui détermina sa carrière.Electrique et fantasque, il jouait pleinement du contraste entre son jeu loufoque et son visage sévère d'employé de bureau, ce qu'il avait d'ailleurs été au Service des eaux et à la Poste, après avoir vendu des cigarettes à La Casbah pour aider sa famille riche de dix enfants. Cancre accompli, mais avec un Certificat d'études de l'époque ? sauf votre respect ?, c'est sur les bancs d'école qu'il a forgé son talent blagueur. En 1945, les Scouts musulmans algériens, école de nationalisme, lui ouvrent des voies qui l'amèneront à s'engager pour la patrie et, fin 1957, dans la troupe artistique du FLN.Comédien de théâtre, chansonnier, régisseur radio, producteur télé, il s'est fait surtout connaître par ses sketches. Il abordait la question de la femme à travers le couple dans des personnages de maris dont le machisme se retournait contre eux. Il fut aussi un pourfendeur éminent de la bureaucratie, comme dans ce fameux sketch, à l'époque audacieux, où il désespère un rond-de-cuir en lui fournissant toutes les pièces inimaginables qu'il lui réclame, jusqu'au ticket de bus ! On lui doit des chansons désopilantes : Ahya ya de Gaulle, Djelloul Rock'n Roll? Il a produit la série L'inspecteur Homs, parodie de Sherlock Holmes, ainsi que la fameuse émission «Bachacha», à partir de 1970, dont la chanson-générique suggérait déjà les désillusions de l'indépendance : «L'esprit est parti, le c?ur est pourri.» Sous ses dehors de pince-sans-rire allumé, Djaafar Beck passait des messages qui étaient parfaitement compris par les Algériens dont le rire est toujours venu à bout de tout. Alors, maintenant, (p) rions pour lui.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Ameziane Ferhani
Source : www.elwatan.com