Dans cette chronique parue le 24 janvier 2011 dans le journal tunisien Le Temps*, un intellectuel tunisien, Youssef Seddik, relate un hallucinant dialogue de sourds qu'il a eu le jour du jugement de l'affaire Nessma TV, au tribunal de Tunis, avec des jeunes militants intégristes qui l'ont traité d'impie et appelé à le tuer. Il invité Rached Ghannouchi, le leader du mouvement islamiste Ennahda, qui dirige le gouvernement, à quitter les « cales feutrées » du bateau Tunisie et à « se débarrasser » du « cancer » de l'intolérance qui « risque de ''métastaser'' la nation, ses institutions et la paix civile ».
Youssef Seddik est l'auteur de plusieurs ouvrages dont nous citerons Nous n'avons jamais lu le Coran (Editions de l'Aube/France, Barzakh/Algérie), Qui sont les barbares ' : Itinéraire d'un penseur d'islam (Editions de l'Aube, 2007) et Le Grand malentendu. L'Occident face au Coran (Editions de l'Aube, 2010).
« Il faut l'égorger !... » La phrase, cet appel au meurtre, a fusé au milieu d'un énorme brouhaha quand j'ai quitté le Tribunal de première Instance où s'est ouvert le procès de la chaîne "Nessma" et de son directeur. Je reconnais avoir entendu des voix plus timides : « Laissez-le passer, ne le touchez pas'». Mais je n'ai pas fait trois pas qu'une véritable chorale a entonné mes prénom et nom, sciemment déformés pour « la cause » : « Youssef Sandiq !...».
Youssef Sandiq (sandiq : littéralement "zoroastrien", dénomination générique à l'âge arabe classique pour désigner tous les penseurs, hommes de lettres ou simples sujets du Califat qui ne suivent pas l'idéologie dominante de l'islam officiel). Et c'est là où j'ai été encerclé par des jeunes qui me bombardent de questions, qui n'attendent nulle réponse, qui expriment leur étonnement de n'avoir devant eux que cette personne âgée qui n'affiche aucune espèce d'agressivité. J'ai décidé d'affronter la meute, malgré les injonctions de mon jeune accompagnateur qui me pressait de quitter le cercle et de m'éloigner.
Ignorant les multiples voix qui me sermonnaient, me demandaient de retourner à Dieu et de me repentir, qui me conseillaient d'aller rendre visite au cheikh Rached Ghannouchi pour chercher auprès de lui le « chèque de la repentance » (çakkat-tawba), j'ai empoigné par l'épaule celui qui m'a posé, enfin, un reproche précis et a semblé attendre une réponse : « Comment, vous n'avez pas peur de la tourmente de l'au-delà (adhâb al-âkhirâ), en comparant l'Envoyé de Dieu à Shakespeare ' » J'ai commencé à m'expliquer avec cette patience, cette passion, dont seuls les vieux enseignants connaissent encore les secrets : « Je n'ai jamais dit ça, et je ne peux l'avoir dit ! J'ai tout simplement dit que Dieu inspire, à tous et à tout, ce qu'il est et ce qu'il produit ; il inspire son comportement à la fourmi, le séisme au sol, le miel à l'abeille, la parole devenant pour nous divine à ses Envoyés. Le poète génial tel que Shakespeare est parmi ces innombrables cas de l'inspiration divine généralisée qui est le monde. L'Envoyé, porteur d'une parole que tel ou tel peuple considère comme divine, construit une religion et accumule des adeptes et n'a plus rien à voir, de ce fait, avec le poète, qui ne prétend à rien de semblable' ».
Le jeune homme semblait s'attendrir et même s'adoucir ; ma main lui serrait toujours l'épaule. Mais un autre énergumène, craignant que ce compagnon succombe à la netteté de l'exposé, intervient : « Ne l'écoute pas, ce n'est qu'une bûche de l'Enfer' » Je ne renonçais pas à échanger, abandonnant l'exposé théorique pour l'information que je considérais massue : « Vous n'avez pas honte de traiter ainsi un homme de l'âge de vos grands-pères qui, plus est, a traduit les hadiths du Prophète Muhammad et le Mûatta de l'imam Malek. » Et c'est là que j'ai perdu définitivement, désespérément, mon jeune interlocuteur. Celui-ci, totalement récupéré par les siens, m'a décidé de jeter l'éponge, de ne plus rien essayer, et de répondre enfin aux pressions de mon accompagnateur pour quitter les lieux et assurer ma sécurité. Car, à la citation de ces deux points de ma bibliographie, il m'a laissé coi en me lançant : « Comment osez-vous traduire les propos du Prophète et l'imam Malek alors que vous êtes imberbe (halîq) ».
Voilà, « Si » Rached, la description exacte, les propos fidèlement traduits, style reportage vécu, d'une scène comme il s'en reproduit tant d'autres depuis des mois partout dans les quartiers et les villes de notre pays.
J'ai prévenu, depuis longtemps, du grave péril qu'on court en Tunisie de tels phénomènes, qui sont essentiellement dus à ceux qui se croient ou se disent, à tort ou à raison, vos adeptes et les adeptes du mouvement que vous avez fondé. Votre silence et celui de vos collaborateurs et élites de votre mouvement ont rarement pris l'initiative de dénoncer fermement, clairement, pédagogiquement et abondamment de tels agissements, pseudo-pensées et fausses dévotions.
Avant les élections du 23 octobre, qui vous ont donné une part prépondérante du pouvoir, et pratiquement la totalité du pouvoir exécutif, j'avais mis vos tergiversations, vos silences sur le compte d'une tactique électorale qui ne pouvait se permettre de perdre des voix même quand elles sont « pourries ».
Aujourd'hui, quand vous et votre mouvement tenez la barre d'un bateau ivre, vous n'avez pas le droit de le laisser chavirer et sombrer par le fait que ces groupes qui ne connaissent de l'islam que la vocifération et la haine. Montez sur le pont, si vous aimez la Tunisie comme vous le dites et comme je vous crois, montez de vos cales feutrées où on vous voit échanger avec les seuls Youssef Karadhaoui et grand « pop » de l'islam dogmatique, et débarrassez-vous, débarrassez-nous, de ce cancer qui risque non seulement de « métastaser » la nation, ses institutions et la paix civile, mais aussi l'islam dont vous dîtes être le rénovateur en ces temps de confusion, de violence et d'irrationalité entretenue.
(*) Le titre est de la rédaction de Maghreb Emergent
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Youssef Seddik
Source : www.maghrebemergent.info