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26 avril 1957, période de sidna Ramadhan et la veille du vendredi Leilat El Qadr L'accrochage de Sidi Mohand Aklouche (Cherchell)



26 avril 1957, période de sidna Ramadhan et la veille du vendredi Leilat El Qadr                                    L'accrochage de Sidi Mohand Aklouche (Cherchell)
Il n'était guère que huit heures du matin, une heure trop précoce pour nous, ce qui ne pouvait être à notre avantage dans le feu de l'action. Nous aurions souhaité être dans l'après-midi pour pouvoir ensuite nous replier à l'approche de la nuit.
Cependant, en dépit de ce lourd handicap, nous étions joyeux, car Dieu nous avait offert l'occasion de cette journée doublement bénie à nos yeux pour combattre et mourir en martyrs un vendredi, jour sacré de la semaine, et qui plus coïncidait cette fois avec le vingt-septième jour du mois de sidna Ramadhan, mois de la première révélation du Saint Coran... ! Nous avons tout de suite entonné Min Djibalina, puis nous sommes passés aux adieux mutuels, nous pardonnant nos offenses et nous souhaitant chacun le martyre, nous nous donnions rendez-vous au Paradis.
Notre frère Si «l'Istiklal», qui nous déclarait toujours qu'il serait le premier d'entre nous à tomber en martyr et à entrer au Paradis, était certes le plus joyeux de nous tous. Nous lui avions collé le sobriquet de «l'Istiklal» (l'indépendance), à l'occasion d'une discussion que nous avions eue sur l'avenir de notre pays.
Si Tayeb Benmira - c'était son vrai nom ! - ne parvenait pas à saisir le sens du mot Istiklal (indépendance), qui était pour nous le but ultime que nous avions entrepris d'atteindre lorsque nous avions quitté nos foyers et nos familles pour prendre les armes contre le colonialisme...
Très sincèrement, sans plaisanterie ni feinte de sa part, Si Tayeb Benmira nous avait demandé de lui expliquer le sens de ce mot, qui nous tenait tant à c'ur. Nous lui avions alors dit : «Lorsque nous aurons chassé le colonialisme français et son armée, le peuple algérien retrouvera son indépendance et sa liberté.» Si Tayeb, qui ne comprenait toujours pas notre acharnement à parler d'indépendance, nous répondit : «Moi, je combats pour mourir en tant que martyr dans le
Sentier de Dieu et non pas pour votre indépendance !» Voilà comment il avait écopé du sobriquet de Si «l'Istiklal».
Comme une partie des soldats français se trouvant sur notre flanc droit avait reçu l'ordre d'avancer et de nous attaquer, Si Moussa réagit à cette initiative de l'ennemi en ordonnant au chef de groupe Si Larbi, d'El Attaf, de descendre prendre position sur un talus situé à une dizaine de mètres à l'aplomb de notre position.
Il lui recommanda de laisser approcher le plus près possible les soldats avant de se mettre à leur tirer dessus et de ne pas entreprendre d'assaut (el-houdjoum) en aucune manière, car il devait se replier sur sa position initiale ; immédiatement après avoir tiré sur la première vague des soldats martiniquais et sénégalais, chair à canon privilégiée de l'armée française...
Combattre jusqu'à la dernière goutte de sang
Le changement de position du groupe de Si Larbi ayant échappé aux soldats ennemis, ces derniers avançaient toujours, pour être soudain accueillis par un feu nourri. Des dizaines de soldats tombèrent morts. Les blessés, râlaient de douleur, désespérément traînés par le col ou les pieds par leurs congénères.
Pris d'affolement devant cette attaque inopinée, un Martiniquais blessé, s'était mis à ramper, tout en continuant à tirer avec son fusil-mitrailleur. Surpris et paniqués, les soldats pensaient que les moudjahidine allaient passer à l'assaut dans le but de récupérer l'armement, comme ils en avaient l'habitude.
Tout de suite après cette attaque éclair, le groupe de Si Larbi avait regagné sa position sur la crête. Le silence qui suivit était total, l'ennemi ne bougeait plus, cherchant la solution pour pouvoir nous déloger. Les soldats français avaient sous-estimé notre force de frappe et notre volonté de résistance. Croyant sans doute n'avoir affaire qu'à une poignée de moussebiline armés de vieux fusils de chasse et de pétoires usées au tir peu sûr, voilà donc qu'ils avaient droit à un beau comité d'accueil avec armes automatiques !
L'ennemi se trouvait acculé à changer de tactique, après avoir essuyé ce cuisant revers. Pendant ce temps-là, tout heureux de notre avantage, nous restions décidés à combattre jusqu'à notre dernière goutte de sang.
À notre gauche, des dizaines de soldats nous faisaient des signes en criant : «Nous sommes des soldats algériens musulmans, nous voulons nous joindre à vous, pour combattre avec vous les militaires français.» C'étaient des harkis. Si Moussa leur a répondu : «Avancez donc ! Si vous avez de bonnes intentions et la volonté d'être avec nous nous ne vous tirerons pas dessus.»
Nous avions abattu 2 avions
Si Moussa qui, bien sûr, avait flairé la ruse des harkis, nous ordonna de nous retourner tous et d'ouvrir le feu sur ces traîtres, sans cependant faire usage des armes lourdes (les mitrailleuses), pour ne pas dévoiler à l'ennemi nos capacités réelles. Au signal de Si Moussa, nous avons ouvert le feu. Les tirs de nos trois groupes furent instantanés et durèrent à peine quelques minutes.
Les harkis surpris furent foudroyés sur place, et ceux qui n'avaient pas été atteints, s'empressèrent de prendre la fuite, abandonnant derrière eux leurs morts et blessés. C'était là un châtiment bien mérité pour ces ignobles traîtres.
Le silence revint s'installer de nouveau, pesant lourd dans l'atmosphère matinale. Ayant évalué nos forces, l'ennemi s'était finalement convaincu qu'il était aux prises avec un commando, sans pourtant arriver à nous identifier et à nous situer exactement. Les officiers réfléchissaient au moyen le plus sûr de nous déloger de la montagne. Les deux tentatives, qu'il fit pour cela, furent, on l'a vu, de lamentables et désastreux échecs.
Les soldats sénégalais et martiniquais qui se trouvaient sur notre droite ont été repoussés par le groupe de Si Larbi. Quant aux harkis qui voulaient nous avoir par une ruse, la haine implacable que leur trahison nous inspirait à leur égard s'était révélée sans pitié : les tirs que nous leur destinions étaient d'une précision cruelle. Je les vois encore tressauter sous l'impact des balles, s'élever en l'air comme des pantins désarticulés, avant de retomber, alors que leurs âmes pourries avaient déserté leurs carcasses.
Je mentirais si je disais que la mort horrible de ces traîtres, tortionnaires de leur peuple, nous causait le moindre remords ou chagrin.
L'ennemi s'était décidé à aller installer son PC un peu plus loin, avant de rameuter l'aviation par radio. Pendant quelques minutes, deux bombardiers B26 survolèrent la zone de combats, sans cependant pouvoir larguer leurs bombes sur nous, car il y avait grand risque qu'ils ne touchent ceux des soldats français dont les positions étaient dans le voisinage de notre commando.
De plus, ils ne pouvaient voler à basse altitude, à cause de la mauvaise visibilité et du risque de collision avec la montagne, sans compter qu'ils redoutaient d'être abattus par nos tirs.
Les avions B26 s'étant, en l'espèce, révélés tout à fait inopérants, étaient repartis vers leur base pour être remplacés par deux avions T6 Morane (Jaguar) qui n'arrêtaient pas de survoler nos positions.
Si Moussa nous ordonna de nous tenir prêts à faire face à l'attaque des avions chasseurs, ordre qui s'adressait tout particulièrement aux servants des fusils-mitrailleurs, Si Maâmar et Si Benaïcha, qui étaient munis de FM Bar américains, et Si Tayeb, qui disposait d'une mitrailleuse 30 américaine.
Les avions chasseurs commencèrent à descendre sur nous en piqué. Sur ordre de Si Moussa, l'arme à l'épaule, nous nous étions mis à tirer sur les deux avions qui tournoyaient au-dessus de nous, nous attaquant à la roquette, sans cependant pouvoir nous atteindre, car nous étions bien couverts par les rochers. Comme les pilotes avaient amorcé un grand virage et s'apprêtaient à revenir de nouveau décharger sur nous leurs ogives meurtrières, Si Moussa cria à l'adresse des servants des pièces lourdes :
«À vous, tirez ! tirez !» Très rapidement, Si Maâmar, Si Benaicha et Si Tayeb se sont dressés comme un seul homme pour ajuster leurs tirs sur les T6. Pris de court par cette parade éclair tout à fait inattendue de notre part, les deux pilotes n'eurent pas le temps de réagir, car en fait l'ennemi ignorait que nous disposions d'armes lourdes. Les deux appareils étaient touchés :
le premier, qui avait pris feu, ira s'abîmer dans la mer, tandis que le second s'écrasera beaucoup plus loin. Nous ne tenions plus de joie : abattre deux avions représentait à nos yeux un exploit de la plus haute importance, une prouesse dont nous étions fiers et heureux, en dépit de l'encerclement où nous nous trouvions. Bien que nous nous soyons dangereusement exposés en tirant sur les appareils ennemis, grâce à Dieu, les roquettes qu'ils avaient tiré sur nous n'ont pas pu nous atteindre.
C'était un spectacle inédit : les habitants des douars du voisinage, qui suivaient le déroulement des hostilités, n'arrivaient à en croire leurs yeux. La destruction des deux avions nous a donné droit aux encouragements et aux youyous des femmes. «Allah Yansarkoum Ya el moudjahidine.» (Que Dieu vous donne la victoire, ô vous les moudjahidine), nous criait-on de partout.
Car nous venions de gratifier la toute-puissante armée française d'une cinglante leçon de bravoure, de courage, de sacrifice et de foi dans la justesse de la cause défendue, réduisant les brillants officiers de «Madame la France» à contempler, bouche bée de stupéfaction et d'incrédulité, un douloureux spectacle aérien. L'unique solution qui s'offrait à l'ennemi était de se résigner à faire de nouveau appel à d'autres avions.
Entre-temps, un calme absolu, un silence lourd et total s'était mis à peser sur le théâtre des opérations, et la présence de centaines de soldats qui nous environnaient n'arrivait pas à en dissiper la pesanteur. Si nous étions les plus forts, c'était parce que notre combat était juste, la bénédiction de Dieu le Tout-Puissant et sa protection nous étant acquises, en raison de la grande foi que nous avions en lui.
Les conseils de Si Moussa
Quelques minutes après, quatre Morane T6 se pointaient à l'horizon pour venir nous attaquer de face. Si Moussa nous demanda de nous préparer à supporter le choc, en tâchant de bien nous abriter derrière les rochers. Les quatre avions nous survolaient, l'un se présentant directement face à nous, l'autre derrière nous, le troisième sur notre gauche et le quatrième à droite.
Les chasseurs grondaient dans un vacarme d'enfer qui mettait nos nerfs à rude épreuve, n'arrêtant pas de décrire des cercles au-dessus de nos têtes.
On imagine l'insupportable torture à laquelle nous nous trouvions ainsi soumis de la part d'un adversaire qui savait pertinemment qu'aucun être humain, si courageux et fort fût-il, ne pouvait résister très longtemps à un traitement aussi monstrueux sans perdre la tête au bout du compte. Nous étions de plus soumis aux tirs des mitrailleuses et au lancement des roquettes à un rythme acharné de la part des pilotes, qui, craignant de subir un sort identique à celui de leurs malheureux prédécesseurs, s'évertuèrent à ne pas trop s'exposer aux tirs de Si Maâmar et Si Benaïcha. Nous étions dans une situation intenable.
Si Moussa cherchait une solution pour éviter ce déluge de feu en opérant éventuellement un repli en catastrophe qui mettrait en échec la nouvelle tactique adoptée par l'ennemi. Le temps était brumeux, nous étions très près du littoral, et seul un changement de temps était capable de nous sauver. Dans nos esprits et du plus profond de nos c'urs, nous implorions Dieu avec ferveur en ce jour de Ramadhan pour qu'il nous préserve et nous débarrasse de l'aviation ennemie.
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