Oran - A la une

1 actu, 3 voixCulture : les autres articles



1 actu, 3 voixCulture : les autres articles
Considérée comme «un être vivant» dans un tissu urbain endormi, la Bibliothèque nationale d'Algérie a perdu son caractère réanimateur de culture. El Watan Week-end ouvre le débat sur le rôle de la BN aujourd'hui, à ceux qui refusent la censure.Lazhari Labter. Editeur, écrivain : les bibliothèques devraient être ouvertes à tous sauf aux censeurs

Le rôle ou les missions d'une bibliothèque nationale, comme on dit dans le langage administratif, est-il seulement de rassembler, conserver, sauvegarder, archiver, constituer et mettre à disposition des divers publics des collections de différents types de documents à des fins d'information, d'éducation, de recherche, de culture et de loisir ' Ou, bien au-delà de cette approche classique, de la transformer en un centre de rayonnement culturel ouvert et un espace public de rencontre, de confrontation d'idées et de débat citoyen entre les générations et les différentes approches culturelles ' C'est le parti pris par Amin Zaoui qui, en tant que directeur de la Bibliothèque nationale d'Algérie, pendant six ans, sortit cette «auguste» institution culturelle du camphre dans laquelle elle était «conservée», la dépoussiéra et l'ouvrit au monde et à son temps.
Il en fit une maison de la sagesse ouverte aux esprits conformes et non conformes et aux intellectuels, artistes et écrivains culturellement corrects et culturellement incorrects. Mais lui connaissait ses classiques et savait que le calife abbasside Al Mamun ouvrit en 832 la bibliothèque personnelle de son père Haroun Ar Rachid aux penseurs et libres penseurs sans censure, ni restriction. Et c'est ainsi qu'on vit, sous son règne, des savants de toutes les croyances et de toutes les religions tels Al Jahiz, Al Kindi, Al Khawarizmi, Al Hajjaj ibn Yousef ibn Matar, Thabit ibn Qurra, Hunayn ibn Ishak al baldi, Etienne ibn Basil et tant d'autres disputer et gloser sur les sujets sacrés et les sujets profanes, interrogeant et confrontant versets du Coran et concepts de la philosophie d'Aristote, dans la plus grande tolérance, sans qu'aucun «gardien du temple» politique ou religieux s'en offusquât ou s'en mêlât'
Aujourd'hui, à défaut de vous condamner au bûcher comme au temps de l'Inquisition, on vous met au ban de la «culture» juste pour avoir osé l'in-sagesse de donner la parole à un poète iconoclaste comme Adonis' Il est triste et désolant de constater que depuis la mise en congé du romancier «insoumis», la Bibliothèque nationale est retournée à son camphre. Il reste toujours pour les «inconsolés» le Centre des Glycines et l'Institut français d'Alger' Il eut fallu pour que cela n'arrivât pas être sous le règne éclairé d'un Al Mamun et non d'un Bouteflika' ou à tout le moins avoir une Sarah Haidar à la Culture à la place d'une Khalida Toumi'
Bachir Mefti. Journaliste, écrivain : le duo Khalida Toumi et Amin Zaoui fonctionnait à merveille

Pour ceux qui se souviennent de l'état de la Bibliothèque nationale sous la direction d'Amin Zaoui, ils garderont en mémoire la qualité et la quantité des activités culturelles organisées plusieurs fois par semaine. J'avoue qu'il était regrettable que la ministre de la Culture, Khalida Toumi, limoge un intellectuel de son envergure, nous avons beaucoup perdu. Il est visible que pour la ministre, ces activités ne sont pas importantes pour la Bibliothèque nationale. Pourtant, je me souviens quand elle a élu Amin Zaoui directeur, elle assistait à la majorité des rencontres, colloques et séminaires. Pourquoi a-t-elle soudainement changé sa vision des choses ' Alors qu'elle devrait percevoir dans ces rencontres un fait culturel bénéfique et revalorisant pour la culture, ainsi que le rôle que jouent les bibliothèque en Algérie.
La Bibliothèque nationale n'organisait pas moins d'un événement culturel par jour, dans tous les domaines de la création et de la réflexion. Personne ne connaît la cause de ce revirement de situation et pourquoi Amin Zaoui est devenu, du jour au lendemain, une menace au point de le congédier. Est-ce parce que c'est un intellectuel dispose de toutes les capacités pour devenir ministre ' Personnellement, je ne crois pas qu'il y avait des personnes au ministère de la Culture qui n'appréciaient pas le travail qu'accomplissait Amin Zaoui. Cependant, certaines personnes malveillantes détruisaient indirectement le travail de la Bibliothèque nationale, et par la même occasion d'Amin Zaoui. Le duo Khalida Toumi et Amin Zaoui fonctionnait à merveille, et donnait du caractère aux débats publics. La Bibliothèque nationale d'Algérie mérite une personnalité engagée et non un administrateur ou un gestionnaire.

Tarik Djerroud. Ecrivain, éditeur : la BN relègue le versant intellectuel aux oubliettes et devient une pure administration

Je me souviens bien des rencontres de la Bibliothèque nationale comme celle ayant pour thème le parcours de Derrida, cet enfant d'El Biar. Mais les temps ont changé et une certaine sécheresse est venue souffler sur la programmation. Ceci est un grand dommage pour la communauté des écrivains et autres débatteurs qui se trouvent exclus d'un havre qui est normalement le leur.
Dommage aussi pour notre pays qui demeure sevré de la sève des siens à un moment crucial de son histoire : des sujets de société de différentes acuités sont ainsi mis au frigo et le statu quo semble de mise. Cette démobilisation me laisse dans la tristesse et donne, par ailleurs, un mauvais exemple pour les bibliothèques communales qui vivent des moments d'asphyxie désenchanteurs.
Volontaire ou involontaire, cette sécheresse sonne comme une chasse aux sorcières du milieu livresque pourtant fort bourdonnant en Algérie : il faut d'ailleurs dire quelque chose haut et fort : nous avons du pétrole et des idées, ma foi ! Le hic, c'est que les espaces d'expression subissent l'étouffement et les voix des intellectuels tombent souvent dans des oreilles plutôt sourdes. Ce vide ressemble à un trou noir difficile à combler et, par conséquent, la chaîne de transmission entre les générations s'en trouve rompue. Sans rencontres - débats, la BN relègue le versant intellectuel aux oubliettes et devient de facto une pure administration.
La famille du livre est au bord de l'étranglement ! Cependant, je garde espoir d'un avenir proche plus réjouissant avec la programmation abondante de rencontres résolument libres et ouvertement destinées à toutes les couches de notre société ; une programmation modulées lucidement pour répondre aux aspirations des acteurs du monde livresque et autres préoccupations des couches populaires : la mondialisation, la laïcité, la tolérance, l'esprit républicain sont entre autres des thèmes qui annoncent la couleur d'un avenir meilleur et d'un savoir-vivre qui nous manque tant.
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)