Par Amara Khaldi
Les derniers témoins de notre glorieuse guerre d'indépendance sont en train de tirer leur révérence et bientôt nous n'aurons plus l'honneur de rencontrer l'un de ces braves pour nous raconter une anecdote sur une quelconque aventure ou”? un lieudit. Aujourd'hui nous parlerons de Torchet Lardjem. A quelques encablures de Bir-El-Guelalia, au fond du sud-est de la wilaya de M'sila, adossé au piémont du fameux massif de Meharga existe un endroit avec une appellation sortie tout droit d'une autre dimension. Elle n'appartient à aucun de nos dialectes connus : Torchet Lardjem. La communion de ces deux mots exprime sans doute quelque chose de spécifique au terroir mais l'énigme s'épaissit davantage avec l'irrépressible sensation de culpabilité qui saisit tout visiteur dès qu'il franchit le seuil de cet espace ou que l'on se remémore les événements dont il a été le théâtre. Plusieurs anecdotes populaires évoquent les faits de bravoure et de sacrifices dans cette aire de parcours de plusieurs tribus d'éleveurs de cheptel disséminées à travers les gorges et les ravins d'un paysage lunaire enserré entre les pics calcinés de majestueuses montagnes et l'immensité de la steppe. L'une des nombreuses légendes qu'on leur prête prétend que si quelqu'un s'aventurait par une nuit de pleine lune dans ce paysage tourmenté, il pourrait apercevoir des silhouettes d'enfants gambader entre les différents rochers. Il pourrait même entendre, selon les circonstances, des you-yous de joie ou des appels au secours d'êtres terrorisés.
Les initiés à ce genre de phénomènes les interprètent comme des rappels pathétiques, chargés de reproches, des nombreuses victimes des héroïques batailles livrées à l'ennemi en ces lieux quant à notre devoir de mémoire envers nos chouhada et particulièrement ces pauvres anonymes que l'indifférence des vivants a depuis longtemps condamnés à l'oubli. Si eux ne peuvent pas réclamer leurs droits ne serait-ce qu'au souvenir, leurs descendants ne savent plus à quelle porte il faut frapper pour secouer les consciences anesthésiées. L'histoire de cette contrée du Hodna, connue pour être l'un des passages obligés entre les Aurès et la chaîne de l'Atlas saharien pour les nombreuses colonnes de conquérants qui ont défilé dans notre pays, regorge de récits de combats et autres razzias.
Les vieux nous relatent des événements entrés dans la légende en ces lieux aux noms martiaux. Un véritable patrimoine immatériel est sur le point de s'éteindre avec la disparition des anciens si nos spécialistes en sciences humaines tardent encore à le glaner et à le prendre en charge.
Depuis la nuit des temps, cet espace a toujours servi de pacage selon les saisons aux troupeaux de plusieurs tribus d'éleveurs organisées en nezla, c'est-à-dire regroupées autour d'un même patriarche auquel revient le rôle principal de gérer et d'ordonner la vie collective. En pleine guerre de l'indépendance (avril 1958), les troupes du général félon Belounis investissent la région sur ordre des autorités coloniales françaises et donnent l'ordre aux nomades de quitter ce secteur et de se regrouper dans les camps de concentration implantés loin des zones interdites afin de couper toute forme de contact entre la population et les combattants de l'ALN.
Si El Haoues, alors chef de la Wilaya VI, s'est déplacé sur les lieux pour y rencontrer les habitants et leur recommander de ne pas exécuter les ordres du félon Belounis et de rester sur place. Il leur a assuré que les jours de ces hordes de traîtres étaient comptés. En effet, quelques jours plus tard, les troupes de Belounis furent délogées de la région par les combattants de l'ALN après plusieurs batailles.
Devant cet échec, l'armée française multiplia les raids aériennes et déversa des milliers de tracts sur la région (8-28 juin 1958) enjoignant aux nomades de quitter les lieux dans les plus brefs délais et se mit à les pourchasser d'un endroit à un autre.
Malgré ces persécutions parfois accompagnées de tortures, de viols et de rapines sanglantes, l'une des tribus composée de 14 familles tarda quelque peu à quitter le territoire de ses ancêtres.
Le samedi 29 novembre 1958, alors que chacun vaquait à ses occupations, deux avions de type T6 survolèrent à plusieurs reprises le camp de la tribu et tirèrent plusieurs rafales sans atteindre personne, avant de disparaître comme d'habitude après avoir semé la panique.
Alors que les pauvres nomades se cherchaient encore dans la fumée et la poussière pour rattraper les enfants et les bêtes effrayés par les déflagrations et les vrombissements, les deux avions réapparurent en rase-motte et lâchèrent cette fois ci des bombes incendiaires en plein milieu des tentes. Trois ou quatre autres passages à la mitrailleuse lourde transformèrent le camp nomade en un vaste champ de ruines et de désolation avec des corps déchiquetés d'êtres humains et d'animaux entremêlés.
Les rares survivants baignaient dans des mares de sang au milieu des cendres et des flammèches. Ce n'est que tard le soir que les blessés furent secourus par les moussebiline et la population des environs qui avait suivi de loin l'effroyable carnage.
Bilan de l'attaque : 10 femmes, 3 enfants et 1 vieillard périront lors de cette attaque. Parmi les 11 blessés, 4 succomberont quelque temps plus tard à leurs blessures. Il y avait un miraculé, un bébé d'une année environ. Pendant l'attaque, sa mère, dans un ultime geste de protection maternelle, l'entoura de ses bras et le serra contre son sein. Une balle creusa un véritable sillon dans le front de l'enfant qu'elle déforma entre les deux yeux avant de se loger dans la poitrine de la maman. Presque 60 ans après, il en garde toujours les traces d'un visage défoncé par un projectile. Tous les deux furent sauvés par les médecins de l'ALN malgré la modicité des moyens de l'époque. Même les troupeaux ont été décimés et le camp complètement détruit servira de sépulture aux morts. Toute une tribu allait disparaître complètement, heureusement que ce jour-là , jour de marché, quelques-uns de ses membres étaient au souk de M'cif. Devant le peu de cas qu'on réserve à cette action barbare, plusieurs questions se posent : pour quelle raison objective on ne donne pas à cet événement sa dimension mémorielle historique ' Rien ne peut justifier ce qu'on peut associer facilement à une volonté manifeste d'indifférer cet acte absurde et cruel.
1- Un massacre délibéré : Dans leurs nombreux allers-retours à basse altitude au-dessus du camp, les aviateurs ont dû constater qu'il n'y avait aucun adulte et encore moins d'ennemi armé. Pourquoi alors ont-ils déclenché l'enfer sur des pauvres hères complètement inoffensifs '
N'est-ce pas un crime de guerre imprescriptible qui demande réparation '
2- L'ostracisme de l'ONM : Depuis le premier jour de l'indépendance jusqu'à nos jours, ni les autorités compétentes telle l'Organisation nationale des moudjahidine ni l'administration ne se sont occupés sérieusement de ce douloureux événement. Il est vrai que les os des martyrs de Torchet Lardjem ont été déterrés de leur lieu et transférés au cimetière des chouhada de M'cif mais ne fallait-il pas saisir l'occasion pour faire ressortir le crime de guerre et demander des réparations pour les survivants qui n'ont bénéficié d'aucune prise en charge et clore le bec aux adeptes de la mission civilisatrice de la France '
A-t-il au moins été répertorié en tant que lieu de massacre '
Ce lieu n'a-t-il pas droit à une stèle et une commémoration officielle après une enquête d'authentification pendant que des témoins existent encore '
- Un inscription au registre des crimes de guerre ;
- une condamnation symbolique des responsables de ce carnage.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : A ”ˆK
Source : www.lesoirdalgerie.com