
L’histoire de Stidia, petite localité littorale de l’ouest algérien, constitue un épisode singulier du XIXᵉ siècle. Elle ne relève ni d’une colonisation planifiée classique, ni d’un projet idéologique structuré, mais d’un drame humain né de la misère européenne, de la tromperie et de l’exil contraint.
À l’origine de Stidia se trouve une migration tragique. En 1846, environ 90 familles, soit près de 470 personnes, originaires de la région de Trèves, en Prusse rhénane, quittent leur terre natale, frappée par la crise économique et la pauvreté rurale. Leur destination initiale est le Brésil, perçu alors comme une terre d’opportunités.
Le projet s’effondre à Dunkerque, où des agents d’émigration malhonnêtes abandonnent les migrants après s’être enfuis avec leurs économies. Sans ressources, incapables de poursuivre leur voyage ou de rentrer, ces familles se retrouvent dans une situation de détresse totale.
Le gouvernement français leur propose alors une installation en Algérie, territoire récemment conquis et en cours de peuplement. Acculés, ils acceptent. Ils arrivent à Mostaganem en novembre 1846.
Par arrêté du 4 décembre 1846, un centre de population est officiellement créé au lieu-dit La Stidia, nommé d’après une source locale, Aïn Stidia. Un autre groupe issu de cette même migration fondera ultérieurement Sainte-Léonie, aujourd’hui Ouled El Khadem.
Les premières années sont extrêmement difficiles. Entre 1846 et 1850, les colons vivent dans une misère profonde, aggravée par les sécheresses, les épidémies, le manque d’infrastructures et l’inadaptation au climat. Ils ne parlent pas français, ne connaissent ni les sols ni les réalités agricoles locales.
Ils s’installent d’abord sous des tentes, puis dans des baraquements militaires, avant de pouvoir construire progressivement un village en pierre. Le défrichement des terres est lent et pénible, et la mortalité est élevée durant les premières années.
Malgré ces conditions extrêmes, la communauté s’organise. Les colons conservent durablement leur culture germanique et leur dialecte de Trèves, parlé pendant plusieurs décennies. L’usage généralisé du français ne s’impose réellement qu’au début du XXᵉ siècle, notamment à l’approche de la Première Guerre mondiale.
En 1930, dans le contexte du centenaire de la colonisation française, le village est renommé Georges-Clemenceau, avant de retrouver ultérieurement son nom d’origine.
Aujourd’hui encore, Stidia conserve des témoins matériels de cette période fondatrice. Le cimetière chrétien, toujours présent, constitue un élément majeur de la mémoire locale. On y retrouve des sépultures anciennes portant des noms de familles européennes arrivées dès 1846, rappelant la dureté des premières décennies et la forte mortalité des débuts.
Par ailleurs, plusieurs maisons coloniales subsistent dans le tissu urbain. Ces constructions, reconnaissables à leur architecture sobre, leurs volumes rectangulaires et leurs matériaux traditionnels, témoignent de l’organisation du village à l’époque coloniale et de l’adaptation progressive des colons à l’environnement local.
Les archives mentionnent parmi les familles fondatrices des noms tels que Molitor, Gleis, Schuler, Wagner ou Hoffman. Certains de leurs descendants sont restés dans la région pendant plus d’un siècle, jusqu’en 1962.
Ils ont durablement marqué le paysage agricole local par le développement de la viticulture, du maraîchage et de pratiques agricoles européennes adaptées progressivement aux conditions climatiques et aux sols de la région.
L’histoire de Stidia est celle d’un exil forcé devenu implantation durable, d’une survie collective avant d’être une colonisation structurée. Elle rappelle que certains villages d’Algérie sont nés non de projets idéologiques cohérents, mais de tragédies humaines européennes transplantées dans un contexte colonial complexe. Stidia demeure ainsi un lieu de mémoire où l’histoire sociale, migratoire et matérielle reste encore lisible dans le paysage.
Posté par : patrimoinealgerie
Ecrit par : Photo : Hichem BEKHTI