Mostaganem - A la une

«Nous voulons connaître la vérité»



Malgré des recherches entamées dès le lendemain, le corps de Khaled Melha ne sera retrouvé que le 4 septembre dernier, soit près de cinq semaines plus tard, à 3 km de sa maison. Une disparition qui pose problème pour ses enfants, même si Khaled avait été diagnostiqué depuis quelques mois avec un début d'Alzheimer. Amel Melha, la fille aînée de Khaled, se pose beaucoup de questions sur cette disparition.? Khaled, votre papa, c'est le journaliste, l'enquêteur, le militant des droits des immigrés en France. Mais Khaled dans sa famille, dans son intimité, c'était qui '
Mon père a toujours été un homme particulier. un mélange de gouaille, de sérieux, de nonchalance et de rigueur. Ma mère ? qu'il a connue alors qu'il était maître-nageur et elle monitrice dans un camp de vacances en Espagne ?, a mis des années avant d'apprendre qu'il n'avait pas le permis alors qu'il lui empruntait sa voiture tous les jours ! Elle me disait : »Ton papa, c'est une grande aventure quotidienne ! »
Elle, devenue enseignante, c'est plutôt les pieds sur terre. Lui était tout feu tout flamme ! Il y avait toujours beaucoup de monde chez nous. Les deux militaient à la LCI (la Ligue communiste internationale). Il y avait toujours quelqu'un à héberger chez nous. Des amis de passage, d'autres en galère. Une vie d'enfant de bohème et rythmée ! J'ai plutôt eu de la chance d'avoir un papa jeune. Il n'avait que 23 ans lorsque je suis née.
Les souvenirs que j'ai de lui à cette époque sont très festifs. A cet âge là, toutes les manifestations auxquelles on allait étaient pour moi des terrains de jeu et des moments de fête ! Mon père n'était pas seulement chaleureux. Il était également un homme de bien. Le soutien de sa famille, c'était lui. C'est grâce à son travail et à son salaire que sa famille à Mostaganem dont il est originaire a pu vivre durant des années. C'est lui qui a payé intégralement les études de son jeune frère Saada.
Il ne l'a jamais dit, jamais claironné. Il faisait ça parce qu'il avait cette conscience que si lui il était arrivé, il ne pouvait pas laisser sa famille, ses proches, ses amis dans le besoin. Il était d'une discrétion totale sur ça. Je ne l'ai su que récemment pour les études de mon oncle. Très affecté par la disparition de son frère, il me l'a dit lui-même. Même ma mère qui a partagé sa vie durant vingt ans ne le savait pas. C'est tout mon père, ça. Il était là pour tout le monde.
? Il a aussi beaucoup aidé les journalistes algériens qui s'exilaient pour échapper au terrorisme islamiste lors de la décennie noire en Algérie?
ça aussi c'était devenu un autre combat pour lui. Il faisait l'impossible pour venir en aide aux journalistes et intellectuels qui fuyaient les exactions des islamistes armés en Algérie. Il passait un temps fou à courir entre les préfectures et les mairies pour aider à monter des dossiers de titre de séjour. Il a hébergé beaucoup de journaliste chez lui à Paris. Il a donné de son temps, de son argent sans rien demande en contrepartie. Il était l'un des seuls journalistes français à partir en Algérie pour voir et raconter ce qui se passait.
? La mort de votre père a soulevé une grande émotion parmi ses amis et ceux qui l'ont connu ces 40 dernières années. Mais c'est surtout la manière dont il mort puis retrouvé qui a laissé ses amis incrédules?
Rien ne nous a été épargné dans cette affaire. En plus de la douleur de sa disparition, les circonstances du décès de mon père, sa disparition, le déroulé des recherches et celui de l'enquête, tout a été, à notre sens, pour moi et mon frère, motif à interrogation.
Nous avons dû prendre un avocat pour pouvoir en savoir le plus possible sur cette histoire. Pour nous, l'enquête a été tout bonnement bâclée, traitée avec une légèreté déconcertante. Ni les gendarmes ni le parquet n'ont, à notre sens, fait leur travail correctement. Ils ont mal communiqué avec nous également. Le ton était tantôt paternaliste, tantôt évasif, tantôt à la limite du j'm'en foutisme.
? Pourquoi '
Peut-être parce que pour eux ce n'est qu'un p'tit vieux de 65 ans atteint d'Alzheimer qui s'est perdu en sortant de chez lui à la tombée de la nuit. Si vous ajoutez à cela qu'il s'appelait Khaled, vous comprendrez que ça ne mobilise pas les troupes avec ce prénom à cet âge et avec un diagnostic pareil. Pourtant, mon père n'était pas malade au sens médical du terme. Il avait été diagnostiqué avec un début d'Alzheimer. La pathologie ne l'avait pas encore atteint totalement. Il prenait seul le train pour venir de Villemoireu à Paris. Et dans la capitale, il se promenait seul en prenant le métro et les bus.
? Et les m »dias français dans tout ça '
Quelle indifférence ! Rien ou très peu n'a été dit sur lui par ses confrères. A part Edwy Pleynel (cofondateur de Mediapart) et l'historien Benjamin Stora, quelle solidarité ! Il a fallu que des journaux en Algérie se saisissent de cette affaire pour que l'on parle de lui, un peu. El Watan a été le premier à parler de mon père. Je ne comprends pas cette posture des médias français. Je n'ose faire un parallèle si mon père s'appelait Bernard ou Charles?
? La gendarmerie française a mis 4 semaines avant de le retrouver?
Oui, quatre semaines ! Vous vous rendez compte, quatre semaines alors qu'il était à 3 km de chez lui ! Comment est-ce possible ' On nous dit que la zone était quadrillée et passée au peigne fin avec même l'aide d'un hélicoptère. Comment ils n'ont pas pu le voir ' Au fait, nous n'avons jamais vu «les dizaines de gendarmes» mobilisés évoqués par le procureur. Ce que l'on sait très précisément, c'est qu'il a fallu 2 à 3 semaines avant que la brigade locale, forte de quelques gendarmes ? déjà empêtrés dans les affaires quotidiennes de surveillance routière et les querelles de voisinage ? ne soit renforcée par le groupement régional. La procureure qui enquêtait connaissait très peu le dossier, les détails de la vie privée de mon père. J'ai été stupéfaite par leur nonchalance.
? Votre père va être inhumé un mois après la découverte du corps. Comment vous sentez-vous aujourd'hui '
Soulagée, mais toujours en en attente de réponses. Chaque étape de cette enquête a été une souffrance supplémentaire pour nous, en plus de la disparition de notre père. Notre satisfaction aujourd'hui dans ce malheur qui nous étreint, c'est que l'enquête, malgré tout, n'a pas encore été bouclée. Le parquet de Grenoble a décidé de ne pas classer l'affaire. Pour le moment, nous voulons juste connaître la vérité.
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