
C'est, de l'avis de tous les professionnels de la culture, le cinéma, vitrine du pays et important vivier d'emplois, qui donnera à la culture en Algérie la visibilité qui lui manque.«L'industrie cinématographique en Algérie connaît, depuis l'indépendance, des problèmes conséquents jamais résolus par les gouvernements qui se sont succédé», affirme Mustapha Talbi, producteur et réalisateur évoluant en Algérie et dans le monde arabe. «De nombreuses contraintes pèsent sur la production et tous les métiers du cinéma. La réputation de la filmographie algérienne ne peut se reposer sur une Palme d'or obtenue à Cannes en 1975 par Mohammed Lakhdar-Hamina ! Ceux qui vivent dans la nostalgie nous font reculer et nous retardent sur une réelle prise en charge du secteur.»Farid Adhem, journaliste et critique de cinéma, en est aussi convaincu : «Notre pays gagnerait à relancer l'industrie cinématographique en créant des écoles de cinéma à travers le pays, des studios d'enregistrement, des multiplexes dans les grandes villes et surtout accompagner le privé pour une meilleure distribution. Ici doit s'arrêter le rôle de l'Etat. Il n'est pas question que le gouvernement choisisse, à travers des commissions obscures installées au ministère, la thématique d'un film, la manière dont il doit être réalisé, ou même les acteurs qui doivent y jouer.»Car l'autre défi de la culture est de s'émanciper de la tutelle du pouvoir en dehors de laquelle il est quasi impossible à ses acteurs de créer, donc de vivre. Il existe bien un autre circuit, dans l'ombre de l'art «officiel», une autre créativité, plus libre, qui existe et transgresse les lois orientées et imposées par des bureaucrates. Mais plus qu'un manque de reconnaissance, il est victime de rejet. «Nous existons, nous créons à travers la Toile, nous réussissons même à nous produire dans des pays voisins et partout dans le monde, mais sans jamais représenter l'Algérie, ce qui est souvent regrettable», déplore Suhail Azzoun, plasticien et directeur artistique dans une importante compagnie de danse en Europe.Nawel Bédjaoui, actrice et écrivaine, reconnaît : «Les artistes algériens se prostituent sur les chaînes privées, car ils n'ont pas d'autre choix. Doit-on les blâmer ' D'autres s'exilent pour créer, pour évoluer. Sont-ils des traîtres à la nation ' Bien sûr que non !» Difficile pour les artistes algériens de créer, dans ce climat réducteur où l'artiste «est voué à l'échec permanent. Tout ou presque décourage la création en Algérie. La pensée n'est pas libre, elle est maladroitement censurée. Toutefois, le pays de Baya, Racim et Aïcha Haddad ne peut engendrer un art ?raté?. Il y a, grâce aux coopérations étrangères, une belle émergence de nos talents.»Aujourd'hui, dans les rues de Beyrouth ou de Paris, tout le monde connaît la voix teintée de cheb Khaled, les récits romanesques d'Ahlem Mostaganemi ou les histoires sensuelles d'Amin Zaoui. En parallèle, la culture devra aussi se professionnaliser. En mars 2013, la crise des étudiants de l'Institut supérieur des métiers des arts du spectacle et de l'audiovisuel (Ismas), dont le diplôme n'est pas reconnu par le ministère de la Culture ni par celui de l'Enseignement supérieur, persiste et déborde en grève de la faim. Tout l'audiovisuel est concerné : «On ouvre le champ audiovisuel, mais on sert de la médiocrité aux téléspectateurs. Il n'y pas de véritable concurrence, on n'y voit qu'un laisser-aller et des équipes sans encadrement, ni formation. Encore un flop», regrette Farid Adhem.Par cette professionnalisation, les artistes et les intermittents du spectacle pourront aspirer à un véritable statut leur permettant de bénéficier d'une couverture sociale et morale. Un premier pas a été franchi début 2014, quand le gouvernement a adopté le décret relatif à la couverture des artistes et auteurs par la Sécurité sociale. Mais dans les faits, on en est encore loin. «La plus grande majorité des artistes en Algérie vit dans des conditions très difficiles, relève encore Ammar Kessab, expert en politique et management culturel. En l'absence d'une dynamique d'industries culturelles et ne bénéficiant d'aucun régime d'indemnisation, de Sécurité sociale ou de retraite, les artistes vivent au jour le jour.Et quand la maladie ou la vieillesse les rattrape, on commence à diffuser leurs appels à la charité dans les journaux. Ainsi méprisé, humilié et clochardisé, l'artiste algérien est condamné à vivre dans un dénuement social insupportable.» Enfin, et ce n'est pas le chantier le plus facile, la culture, victime de la politique centralisée de l'Etat, doit retrouver ses spécificités régionales sans tomber dans le folklore. «Pendant des années, le pouvoir a privilégié financièrement le Nord au détriment du Sud, explique Sofiane Badi, universitaire. Résultat : isolé, le Sud souffre d'un manque de promotion.» S'il y a une volonté de valoriser le patrimoine, l'Etat prend des décisions inadaptées, conformes au fantasme du Nord sans tenir compte des aspirations réelles locales.Autre conséquence de cette centralisation : l'uniformisation par la langue arabe au détriment des dialectes régionaux, patrimoine immatériel d'où pourraient émerger, grâce aux héritages, de véritables savoir-faire. Tout cela relève d'un impératif : celui de l'ouverture. La littérature en souffre particulièrement. Ce n'est qu'en? 2009 que le lectorat algérien arabophone découvre Albert Camus grâce à une traduction en arabe. Idem pour Frantz Fanon. «La traduction permettra de nous ouvrir les portes de sociétés philosophiques, scientifiques, etc. d'où émergent la pensée universelle», conclut Sofiane Badi. Tous les acteurs culturels algériens évoluent, sous l'effet «de la mondialisation, de l'impact des nouvelle technologies sur la création, de l'hybridation des genres et des formes artistiques, de la diffusion et la consommation de la culture, énumère-t-il. Pendant que l'Etat croit être à la pointe, alors qu'il reste bien loin des standards qu'il croit atteindre.»Les Etats ont aujourd'hui compris l'importance d'appliquer des politiques culturelles pour lesquelles ils forment des experts indépendants. «On touche là au c?ur du problème, estime le plasticien Ammar Bourras. Pour décomplexer la culture, il faut accepter qu'elle soit libre de toute contingence politique.»
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Faten Hayed
Source : www.elwatan.com