
La question de savoir si l'usage de l'internet agit sur le cerveau humain revient ces derniers temps au devant de l'actualité avec des expériences de publicitaires qui s'intéressent aux méthodes de captation de l'attention du cerveau pour lui faire passer le message et obtenir les attitudes souhaitées. Le constructeur automobile tchèque, Skoda, racheté depuis 1991 par l'allemand Volkswagen, a lancé, récemment, une publicité basée sur les capacités de perception du cerveau ; Pour le site www.maxisciences.com qui croit que cette « publicité va jouer un mauvais tour à votre cerveau », explique que le but des créatifs de ce spot publicitaire est de parvenir à « observer les effets de ce design novateur sur l'attention que vous portez à la scène. Si la rue semble banale et la vidéo plate lorsque vous la regardez au départ, elle réserve une surprise de taille ». En fait d'innovation destinée à faire titiller la partie « presque inconsciente » du cerveau, « tout le décor s'est en fait transformé au cours de la publicité », détaille le site qui évoque une suite de passages au noir utilisés pour camoufler des changements dans la voiture de sorte, ajoute-t-il, que le « cerveau qui observe la scène de manière très générale ne parvient pas à les saisir après un noir. Sans ça, nous remarquerions un élément qui se transforme soudainement ». De son côté, le site Caradisiac.com s'est lui assis penché sur cette publicité, a relevé le détail de la passante qui défile dans le spot et « accroche le regard de gauche à droite » ; il avance l'idée selon laquelle les créatifs visent à « montrer que la réussite du style de la citadine empêche de remarquer le décor totalement remanié » et considère cela comme le « beau pied de nez de Skoda à ceux qui trouvent les productions de la marque du groupe Volkswagen trop fades. » De manière triviale, il voit que « le constructeur tchèque veut montrer que oui, la Skoda Fabia sait se faire remarquer », en mettant les capacités de perception et d'attention à rude épreuve. Cette façon d'interroger l'attention du cerveau s'inscrit dans un long débat qui remonte aux premières technologies de l'information. En fait, depuis l'invention de l'écriture, puis de l'imprimerie, les interrogations se succèdent pour savoir si le cerveau humain subit des pressions de leurs usages et enregistre des transformations, et dans le cas d'une réponse positive, lesquels. Dans un papier mis en ligne en 2011 sur http://tempsreel.nouvelobs.com/, on apprend que la question était déjà à l'ordre du jour entre des spécialistes invités à se pencher sur le problème des mutations supposées du cerveau humain ainsi que sur la philosophie à avoir face à ces changements qui divisent les intellectuels et penseurs entre les acquis aux utopies des révolutions technologiques et ceux pessimistes qui ne voient que déclin et régression. On y lit, en effet, qu'au « Ve siècle av. J.-C, c'était la pratique de l'écriture qui était controversée. Socrate s'inquiétait qu'elle nous fasse négliger notre mémoire... Socrate avait tort : la lecture nous a aidés à mieux mémoriser. » Tout en relevant cet aspect positif de l'évolution technologique, le site admet que ces innovations technologiques ont introduit des modifications profondes dans la structure du cerveau humain et veut pour preuve « une étude récente, qui a mesuré par IRM les modifications des zones du cerveau « liseur « . Au bout de l'étude, est en effet apparu le constat que « Le cerveau est un organe éminemment plastique. Bref, il s'adapte. Comme il s'adapte maintenant à la pratique du web. » D'après le professeur Jean-Philippe Lachaux, directeur de recherche à l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), et auteur du livre « Le Cerveau attentif : contrôle, maîtrise et lâcher-prise », paru en 2011, aux éditions Odile Jacob, à Paris, cette mutation peut se voir ainsi : « En ce qui concerne le cortex préfrontal, c'est surtout son rôle dans la mémoire à court terme qui est très sollicité, car je peux surfer sans vraiment prendre de décision, en me laissant guider par les liens hypertexte » ; ce qui permet au site d'ajouter que l'usage de l'internet est « comme les mots croisés, et serait ainsi très bénéfique aux seniors, car il permet d'exercer l'agilité de l'esprit. En revanche, les zones dédiées au langage et à la mémoire seraient moins sollicitées. » Une autre analyse est conduite sur le site www.capital.fr, plus orientée vers les implications des mutations sur le cerveau sur notre façon de penser. Elle part de l'idée que le débat est effectivement ancien, puisque « avant Internet, l'invention de l'écriture, qui a permis de se souvenir, puis celle de l'imprimerie, qui a aussi effrayé à son époque, ont, chacune à leur tour, changé notre pensée et notre rapport au monde. » Ce qui est notable, par contre pour le rédacteur de ce papier, c'est plutôt le fait que « c'est la première fois qu'une mutation se fait aussi rapidement. De l'écriture à l'imprimerie, toutes les révolutions précédentes se sont inscrites sur plusieurs générations. » Ces propos sont appuyés par Rafik Smati, président du groupe Aventers (Dromadaire.com, Ooprint) et auteur d'« Eloge de la vitesse, la revanche de la génération texto » qui souligne en effet que « cette fois, c'est sur une seule », génération que la mutation s'est produite. Entre les explications scientifiques et les positions philosophiques, le site tempsreel.nouvelobs.com se pose la question de savoir si nous sommes « en train de devenir des « abrutis numériques », comme le déplore la journaliste allemande Susanne Gaschke, auteur d'un livre dans la mouvance de Carr ' Ou faut-il, au contraire, saluer l'avènement d'un mutant capable de jongler avec les informations, un esprit multitâche plus créatif et apte à la prise de décision, un de ces nouveaux humains de la génération « Poucette », comme l'appelle le philosophe Michel Serres dans un entretien à Libération ». Le site revient, ensuite, sur le fameux livre de l'essayiste américain Nicholas Carr « Internet rend il bête ' », publié en 2011 et met en avant les thèses de l'auteur qui dit dans ce livre avoir « l'impression qu'Internet endommage ma capacité de concentration et de contemplation. Que je sois en ligne ou non, mon esprit avale l'information telle que le Web la livre : dans un flot rapide de particules ». Les études scientifiques qui ont aidé Carr à construire son raisonnement sont, d'après tempsreel.nouvelobs.com, corroborées par d'autres du Lutin (Laboratoire des usages en technologies d'information numérique du CNRS), qui confirment écrit il que « Internet change notre façon de lire et, de fait, de penser. » Comme explication scientifique, on retrouve celle de Thierry Baccino, psychologue au Lutin, selon lequel « la lecture en ligne est une lecture sélective de recherche d'informations », faite de recherche en liens hypertextes, avec des contenus défilants et diversifiés, le tout engendrant, explique le site, « ce que des scientifiques appellent une « désorientation cognitive ». En clair, l'utilisation de la Toile met notre cerveau en surchauffe ». Sur le site capital.fr, Rafik Smati revient pour voir autrement ce changement ; pour lui, « nous vivons une période passionnante, une conjonction d'innovations majeures, des nanotechnologies à la robotique », ce qui permet au site de conclure qu'il nous faut juste « laisser le temps à notre cerveau de se poser, pour y réfléchir un peu... » Il y a quelques mois, le site d'information français www.slate.fr a lui aussi osé la question : « Internet nous rend-il incapable de patience ' (En plus de nous rendre idiot) », en s'appuyant sur le travail d'un autre essayiste américain, John Brockman, qui a fait paraître, en 2014, un essai intitulé « What should we be worry about ' ? « Qu'est-ce qui devrait nous inquiéter ' ». La démarche a consisté à interroger des personnalités intellectuelles et scientifiques pour savoir « quelles étaient les menaces liées à la science et au changement technologique qui les préoccupent ». Un magazine a choisi de sélectionner parmi les contributions, celle de Nicholas Carr auteur d'une mise en garde lancée en 2008 à travers la question : « Est-ce que Google nous rend idiot ' », qui souligne « des conséquences des technologies d'information sur notre rapport au temps, troublé par ces dernières à un point préoccupant. » Pour caractériser cette turbulence, le site salte.fr se réfère à une étude menée en 2006, sur les pratiques d'achat en ligne des internautes qui a permis aux professionnels de consacrer la « règle des 4 secondes, car l'étude concluait qu'une grande partie des internautes abandonnaient leurs achats en ligne si les pages mettaient 4 secondes ou plus à charger », lit-on sur ce site qui va plus loin en notant qu'actuellement « on parlerait plutôt de quart de seconde chez les grandes entreprises du web en concurrence pour capter notre disponibilité et notre attention. » L'essayiste américain voit que cette impatience alimentera certainement un sentiment de frustration avec l'augmentation du débit des connexions et de la vitesse de navigation. « Si nous supposons que les réseaux vont continuer à s'accélérer ? un pari plutôt sûr ? alors nous pouvons aussi en conclure que nous deviendrons de plus en plus impatients, de plus en plus intolérants pour ne serait-ce que des microsecondes de retard entre une action et sa réponse. En conséquence, nous serons moins susceptibles de vivre quoi que ce soit qui nécessite que nous attendions, [et] qui ne fournit pas de gratification instantanée » peut lui lire sur slate.fr. Cela nous amène au nouveau domaine de l'économie de l'attention centrée sur le capital temps qui devient une ressource rare qu'il faut aller chercher. Le penseur Suisse Yves Citton, affilié à une unité de recherche du CNRS français a dirigé un ouvrage intitulé « L'Economie de l'attention. Nouvel horizon du capitalisme ' », paru en 2014 au éditions La Découverte, à Paris. Sur le sitehttps://lejournal.cnrs.fr il explique que l'origine de la notion d'économie de l'attention remonte à 1971, précisément à « un article de l'économiste et sociologue américain Herbert Simon, publié en 1971, qui oppose les sociétés du passé, caractérisées comme « pauvres en informations », à nos sociétés actuelles, « riches en informations. » D'après lui, la production de données et d'information est à un rythme tel que nos capacités d'attention et d'assimilation se trouvent dépassées, d'où la nécessité, explique-t-il « de mettre au premier plan de nos analyses une nouvelle rareté : l'attention. » L'intellectuel suisse précise néanmoins que « loin de commencer en 1996, avec le décollement d'Internet, c'est entre 1870 et 1920 que se situe la véritable émergence de ces questions », soulignant que « le sociologue et philosophe français, Gabriel Tarde (1843-1904), comprend déjà très bien que l'industrialisation entraîne une surproduction de marchandises, dans laquelle ce sont les questions attentionnelles (telles que commence à les structurer la publicité) qui jouent un rôle central dans l'économie. » Ensuite, Yves Citton situe dans l'histoire l'émergence de ces problématiques à des moments, déclare-t-il, où « les libraires ou les directeurs de théâtre se battaient depuis plusieurs siècles pour attirer l'attention des lecteurs ou des spectateurs dans une situation d'offre pléthorique. » Le souci de capter l'attention comme premier palier pour faire passer son message, son idée a, effectivement, toujours accompagné le discours humain, mais, opine le penseur suisse, il « tend à devenir de plus en plus hégémonique, au point de dominer les sphères de la production. »
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : R M
Source : www.horizons-dz.com