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Un appel, une amorce



Un appel, une amorce
C'est d'Oum El Bouaghi, le 15 novembre dernier, que le ministre de la Culture, Azzedine Mihoubi, avait lancé un appel aux opérateurs privés à investir dans le secteur de la culture où les opportunités, disait-il, sont «vastes et multiples». C'est la première fois dans l'histoire de l'Algérie indépendante qu'un tel appel est lancé, car il était comme établi ad æternam que ce serait l'Etat qui serait à la fois le pourvoyeur, l'organisateur et le contrôleur des destinées de la culture.Cet appel s'accompagnait d'ailleurs d'un recadrage de fond puisque le ministre déclarait aussi : «L'administration n'a pas pour vocation de produire la culture, mais de l'accompagner», ajoutant qu'elle est «le produit de la société à travers ses intellectuels et ses élites». De tels propos étaient inimaginables il y a seulement un an. Il est certain que c'est la chute du prix des hydrocarbures et leurs conséquences internes, notamment sur les budgets publics, qui les ont rendus nécessaires et donc possibles.On peut toutefois souligner deux points.Le premier est qu'en situation similaire, lors de la crise pétrolière du milieu des années 1980, on avait simplement mis le secteur de la Culture aux oubliettes. Par soustraction d'épicerie et non par acte de gestion publique, le budget du secteur, déjà peu reluisant, avait été réduit aux charges (notamment la paie des fonctionnaires) et à quelques activités dérisoires. Une telle réaction s'appuyait sur un mépris souverain de l'art et de la culture considérés comme un luxe superflu.Il est certain que les enjeux, y compris pour l'approvisionnement de la population, étaient énormes et délicats mais les gouvernants avaient trouvé peut-être plus confortable pour leur conscience de mauvais gestionnaires de s'en prendre à la culture, ce que nous avons payé plus cher (en vies, en biens et en dinars) en laissant le terrain disponible aux aventures obscurantistes. Donc là, oui, la différence est qu'on esquisse des perspectives et que l'on propose une démarche. Encore faut-il qu'elle soit bien pensée et menée.Le second point est que, crise économique ou pas, le changement dans le secteur de la culture était inévitable. Nous avions eu cette décennie noire durant laquelle l'art avait été anéanti, du moins dans ses apparitions publiques, et ses tenants assassinés, exilés ou cachés. A l'issue de cette terrible période, l'Etat s'est en quelque sorte retrouvé dans ses responsabilités à l'égard de la culture en insufflant une politique volontariste et des moyens conséquents qui, de fait, ont permis à l'art et aux artistes d'émerger à nouveau et à la vie culturelle de reprendre.C'était une bataille de la reprise qu'il fallait mener mais elle était (fatalement ') plus centrée sur la quantité que la qualité, comme nous le signalions en 2006 dans ces colonnes. Qualité des œuvres, des organisations, de la distribution, etc. Déjà apparaissaient les questions qui se posent aujourd'hui et on pouvait alors lire les chroniques de Abdou B. qui prônait régulièrement «la renaissance culturelle par l'industrie» dans les colonnes de La Tribune et du Quotidien d'Oran.Même avec un baril à 100 dollars, il fallait, un jour ou l'autre, que l'on s'achemine, à l'instar du monde entier, vers une reconsidération du système culturel algérien fondé ces dernières années sur un interventionnisme massif de l'Etat et le développement rachitique d'un secteur culturel privé où dominent l'assistanat et des pratiques reptiles de captation des mécanismes d'aide à la création existants. Cela ne signifie pas qu'il faille jeter le bébé avec l'eau de son bain. Il y a eu aussi de belles œuvres et des moments forts.De même, des entités privées honorables ont pu voir le jour et se distinguer dans diverses disciplines. Mais tout cela demeure bien en deçà des potentialités du secteur et de l'exemple que nous donnent de nombreux pays, y compris ceux qui sont loin de disposer des moyens de l'Algérie.La rencontre nationale sur l'investissement culturel, organisée par le ministère de la Culture le 29 novembre dernier, visait à ouvrir la voie au développement des industries culturelles. La notion «d'industrie culturelle», plus utilisée de nos jours au pluriel, a été conçue en 1947 par deux Allemands, Adorno et Horkheimer, membres fondateurs de l'Ecole de Francfort, groupe d'intellectuels critiques envers la société de consommation. A travers ce nouveau concept, ils entendaient dépasser celui, inadapté à leurs yeux, de «culture de masse» du Britannique Elias Canetti, prix Nobel de littérature en 1981.La notion d'industries culturelles a beaucoup évolué selon «les changements dans les techniques de production, de reproduction, de distribution et de consommation des produits culturels». Dans les années 1990, le concept «d'industries créatives» est apparu en Australie avant de se répandre dans le monde anglo-saxon, puis ailleurs. Aussi, si les industries culturelles comprennent plutôt les secteurs «traditionnels» (édition, cinéma, musique, radio, télévision, arts de la scène, puis jeux vidéo), les industries créatives incluent, en plus, l'architecture, le design, la publicité, l'artisanat, la mode ou le tourisme culturel. Les deux notions sont proches et parfois confuses. Aussi, d'autres concepts sont apparus : «Les industries de contenu» et les «industries protégées par le droit d'auteur» dites «copyright industries».Au-delà de ces nuances académiques, la réalité est là. Comment attirer les investisseurs ' La rencontre a permis d'amorcer le sujet. Après les allocutions d'ouverture où s'est distinguée celle du représentant du Forum des chefs d'entreprises, qui a défendu fortement la démarche, les communications présentées ont permis de défricher le terrain, notamment celles de B. Benali, directeur de la communication à la direction générale des impôts, qui a énuméré les avantages fiscaux existants et esquissé quelques perspectives, et de Malek Ali Yahia, producteur, qui a avancé des propositions concrètes pour le cinéma, notamment sur l'investissement en matière de salles multiplex.Passé ce contact inaugural, tout cela demandera de nouvelles rencontres et réunions de travail qui devraient aborder des aspects plus pratiques, car déjà que l'investissement économique est loin d'être aisé dans notre pays, celui dans le secteur culturel demeure bien méconnu et les hommes d'affaires auront besoin d'arguments solides dépassant les bonnes intentions.Azzedine Mihoubi a annoncé qu'un dossier sur l'investissement dans le domaine culturel sera soumis au Premier ministre. Plusieurs points n'ont pu être abordés durant cette rencontre et l'un des plus importants est sans doute celui des pratiques de consommation culturelle en Algérie, les publics étaient absents des interventions. Or, ce sont eux qui constituent le marché et, sans la connaissance de ce dernier, aucun investisseur sensé ne tenterait l'aventure.De ce point de vue, il faut souligner que l'appareil statistique est inexistant, de même que les enquêtes et sondages. Le questionnaire de base du Recensement général de la population demeure pauvre au plan culturel, se limitant à quelques équipements (télévision, radio, ordinateurs?), tandis que la plupart des institutions culturelles publiques ne disposent même pas de données de leur fréquentation ou de celles de leurs activités.L'annuaire statistique mondial de l'Unesco révèle chaque année ce manque, la fiche Algérie étant emplie de la mention «information non fournie». C'est un domaine où il faudra mobiliser les compétences, recourir à l'université et aux centres de recherche, lancer des sondages, réaliser des focus de publics sur les pratiques culturelles, etc. Faute de quoi, les investisseurs ne pourront argumenter leurs business-plans et le volontarisme ne suffira pas ou atteindra vite ses limites.Cette connaissance scientifique de la réalité culturelle algérienne est indispensable, d'autant qu'elle dépasse le v'u de créer des industries culturelles, puisque, ainsi que l'a affirmé le ministre de la Culture, «nous sommes arrivés à une étape où il est nécessaire de faire un bilan de l'activité culturelle nationale et de procéder à une réforme culturelle nationale dans toutes ses dimensions».En outre, il est indispensable de développer la formation (et le recyclage) en management culturel et en marketing culturel, deux domaines de compétences inexistants dans l'offre de formation en Algérie et essentiels au développement des industries culturelles. Enfin, tout particulièrement en matière d'investissement culturel, il faut se méfier du copié-collé. Sans verser dans le particularisme, le plaquage de modèles qui ont réussi ailleurs peut s'avérer décevant confrontés à la sociologie culturelle des Algériens.Bien sûr, il ne faut pas non plus espérer que toutes ces conditions soient réunies dès maintenant. Les pionniers du cinéma américain n'ont pas attendu la naissance du marketing culturel pour mettre au monde l'impressionnante forteresse d'Hollywood, aussi importante que Fort Knox où sont entreposées les réserves d'or des USA. Mais aujourd'hui, Hollywood ne peut se passer du marketing culturel. Pour l'instant, l'appel à investir, ouvert également aux opérateurs étrangers, constitue un grand pas.Il reste à mettre en forme une offre attrayante, c'est-à-dire claire et précise pour chaque segment des industries culturelles, avec l'énoncé des avantages incitateurs au plan foncier, fiscal ou autre. Et mettre en place le dispositif d'accueil et d'interlocution des investisseurs potentiels, ce qui suppose une transformation des mentalités au sein du secteur culturel public et dans les milieux artistiques.


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