A la faculté de lettres de La Manouba, à l'ouest de Tunis, des étudiants réclament l'inscription d'étudiantes en niqab. Plusieurs incidents violents impliquant des extrémistes religieux proches de la mouvance salafiste sont survenus en Tunisie au cours des dernières semaines. Les futures autorités de transition devront contenir ces groupuscules de plus en plus visibles.
Mohamed Bakhti passe d'un groupe à l'autre, microphone en main. Ses propos sont parfois salués d'un « Allahou Akbar » (Dieu est le plus grand). Le jeune homme de 27 ans, qui porte barbe, calotte et kamis (tunique), est l'un des meneurs du groupe d'étudiants qui ont pris possession, lundi 28 novembre, du bâtiment administratif de la Faculté de lettres de La Manouba, à 25 kilomètres à l'ouest de Tunis. Ils réclament une mosquée dans l'enceinte de l'université, car « les étudiants doivent s'éloigner pour prier et arrivent en retard en cours », expliquait mercredi 30 novembre Bilel Chaouachi, 25 ans, lui-même extérieur à l'établissement, alors que le sit-in se poursuivait. Surtout, ils demandent l'inscription d'étudiantes en niqab (voile couvrant le corps et le visage). « Porter le niqab, c'est ma liberté », dit Salma Ridene, 19 ans, étudiante en droit. Le bras de fer avec l'administration de la Faculté a commencé à la rentrée d'octobre. Le phénomène du niqab est nouveau en Tunisie: comme la plupart de ses camarades, Salma Ridene ne le porte que depuis quelques mois. Sous le régime de Ben Ali, les extrémistes religieux se faisaient discrets, pour échapper à la répression. Le 2 novembre dernier, le conseil scientifique de la faculté a dit non aux revendications des étudiants. Elles comprenaient aussi la non-mixité des cours, et l'interdiction pour des femmes d'enseigner à des étudiants hommes (et vice-versa), reconnaît Bilel Chaouachi, qui assure que ces deux objectifs ont depuis été abandonnées.
Niqab et sécurité
Au port du niqab, la faculté oppose des raisons sécuritaires. En l'absence d'un texte juridique spécifique à cette pratique, les doyens des facultés peuvent s'appuyer sur une circulaire de 2005 obligeant à l'identification des étudiants. « Nous sommes d'accord pour nous dévoiler devant une femme », réplique Cyrine Sboui, 20 ans, étudiante en physique, qui porte elle aussi le voile intégral. La jeune femme souligne que « d'autres universités respectent » les étudiantes en niqab.
« La religion doit rester à l'extérieur de l'université », tranche Chokri Aoun, secrétaire général de la Faculté. Replié dans son bureau, la tête entre les mains, il se dit « inquiet ». « La plupart des manifestants sont étrangers à l'établissement, dénonce-t-il. Ils sont incontrôlables ». Mercredi 30 novembre au matin, le doyen, Habib Kazdaghli, a même « été bousculé ». Le soir, le conseil scientifique de la Faculté décidait d'interdire l'accès à l'établissement aux étudiants non-inscrits et de ne dialoguer qu'avec les étudiants de l'université. Jeudi 1er décembre était jour de grève générale dans les universités tunisiennes, en signe de protestation contre ces incidents. A la Manouba, les manifestants sont restés devant les grilles de la Faculté, vidée de ses étudiants.
Des incidents similaires se sont multipliés au cours des dernières semaines. Début octobre, des extrémistes religieux avaient envahi la Faculté des lettres de Sousse, à 140 kilomètres au sud de Tunis, pour protester contre le refus d'inscription d'une étudiante en niqab, et le doyen avait reçu des menaces de mort. A la même période, le siège d'une chaîne de télévision avait été attaqué suite à la diffusion du film Persepolis, dans lequel Dieu est représenté sous les traits d'un vieillard. En novembre, des étudiants ont tenté d'imposer la non-mixité à la cantine de l'université de Gabès, dans le sud du pays. La presse tunisienne a aussi rapporté d'autres incidents en milieu universitaire, notamment de professeures insultées en raison de leur tenue vestimentaire.
Minoritaires mais très actifs
Des actes que le politologue Slaheddine Jourchi, spécialiste des réseaux islamistes, impute sans hésiter à des « éléments salafistes ». Une mouvance « très minoritaire dans le camp islamiste en Tunisie », mais « très active et efficace ». Après la révolution, des salafistes ont pris le contrôle de « plusieurs mosquées dans le pays », assure le politologue. « Les nouvelles autorités vont devoir affronter ce problème », ajoute-t-il. Elles s'étaient déplacées, mercredi 30 novembre, à la faculté de La Manouba. Des représentants du parti islamiste Ennahda, arrivé en tête du scrutin du 23 octobre, et des membres de l'Assemblée constituante représentant d'autres partis, se sont succédé dans le bureau du doyen. L'arrivée du député Ahmed Brahim, chef du parti de gauche Ettajdid et farouche défenseur de la laïcité, a provoqué un large mouvement de protestation. « Dégage », « Dégage », ont scandé les manifestants pendant de longues minutes. « Le problème peut être résolu entre les étudiants et l'administration de la Faculté, dit Bilel Chaouachi. Les politiques n'ont rien à faire là ». La médiation d'Ennahda échappait visiblement à ce rejet: les deux représentants du parti islamiste, parfois accuséd'entretenir l'ambigüité sur ses relations avec les salafistes, ont pu circuler sans incident entre les manifestants. Mais aucun accord n'a pour l'heure été trouvé entre les deux parties.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Anouk Ledran Tunis
Source : www.maghrebemergent.info