Après les dures années du terrorisme, la paix est certes revenue dans ces chaumières, mais le mal-vivre a poussé des milliers d'habitants à fuir ces bourgades inhospitalières.
Sur les hauteurs surplombant cette agglomération rurale, une couche résiduelle de neige blanchit encore les reliefs de Djebel Ouchlak, qui culmine à 1320 m d'altitude. Signe évident que l'hiver a été rigoureux dans cette zone frontalière avec la wilaya de Jijel. Cette imposante montagne semble enserrer dans ses flancs cette petite commune située sur le piémont. La desserte Mila-Tassala Lemtaï est loin d'être une partie de plaisir. Les transporteurs privés qui opèrent sur cet itinéraire sinueux et escarpé mettent, au mieux une heure de temps, au pire 30 minutes de plus pour le parcourir. «D'autant plus, qu'à la faveur de la montée inexorable des eaux du barrage Beni Haroun, le trajet, via la RN105, s'est allongé pour atteindre 49 km», nous indique le chauffeur du J5 qui nous conduisait vers l'objet de notre expédition.
Il est bel et bien révolu, voire amèrement regretté le temps, -il y a à peine deux années-, où la traversée (environ 38 km) via Zeghaïa, en empruntant le CW2, était beaucoup moins harassante. Lorsque le véhicule qui nous sert de moyen de locomotion arrive à destination, nous balayons, d'emblée, de notre regard les deux côtés de l'unique artère qui fait office de centre-ville. Il y a très peu d'animation. Des groupes modestes de personnes sont attablées, en cette matinée ensoleillée, sur les terrasses d'estaminets ayant pignon sur rue. Beaucoup de monde est agglutiné à l'intérieur de ces établissements. Les discussions étaient presque inaudibles. Point de clameurs tonitruantes, d'embouteillage sur la route ou de décibels intempestifs. Les gens vaquent à leurs occupations. La plupart des riverains assurent leur pitance en s'investissant, besoins domestiques obligent, dans le maraîchage, l'apiculture et l'élevage. Le calme est prégnant dans ce patelin aux contours teintés d'une verdure éclatante.
La désolation
A se fier aux doléances de quelques habitants interrogés, Tassala, vocable amazigh qu'on peut traduire à peu près par «eaux fraîches jaillissantes», est une région oubliée par les pouvoirs publics. Tout ou presque manque dans ce bled excentré. L'isolement est l'ennemi n°1 de la population. «Ils sont 32 000 citoyens inscrits à l'état à civil ; de nos jours, il n'en reste que 15 000 à 17 000. Près de la moitié est partie vers des latitudes plus clémentes, en raison de l'enclavement étouffant et l'absence de perspectives», commente le P/APC, Sif Boudaoudi. Et d'ajouter: «La région recèle des potentialités touristiques aptes à enclencher une dynamique socioéconomique qui se traduira par la création de l'emploi et l'atténuation de l'exode rural, mais ces atouts ne sont pas exploitées.» La présence d'un immense gisement de gypse qui alimente une usine à Oued Endja, ainsi que l'argile et la tuile, conforte ce constat. Beaucoup d'insuffisances subsistent dans cette municipalité rurale, si on excepte l'inscription officielle d'un projet de gaz naturel, une maison de jeunes (en cours) et un terrain mateco. Pas même un stade communal.
Bref, les infrastructures culturelles et sportives et les espaces de détente et de loisirs ne figurent manifestement pas dans le lexique des habitants. Questionnés à ce propos, trois jeunes universitaires rencontrés sur la place Mohamed Hadnine, affirment que «la fréquentation matin et soir des cafés est leur unique occupation, sinon la navigation sur la Toile dans les rares cybercafés de la localité». Déjà laminée par la faiblesse criarde de son budget dérisoire, la municipalité pâtit de l'inexistence de poches foncières communales nécessaires à l'implantation d'équipements publics. A la polyclinique où nous nous sommes rendu, des officiels, sous le sceau de l'anonymat, nous ont fait visiter le bâtiment. Quelques locaux, a-t-on relevé, sont en état de dégradation: murs et plafonds fissurés et impacts visibles d'infiltration des eaux par la toiture.
Selon nos interlocuteurs, «si le problème des spécialistes ne se pose pas avec acuité, le service maternité, dont les équipements ont été transférés on ne sait où, évolue au ras des pâquerettes. C'est le parcours du combattant pour les parturientes, forcées à aller du côté d'Oued Endja et Ferdjioua pour accoucher». Abderazzak, gérant d'une épicerie, fulmine contre «l'attribution, il y a une année, des 22 logements sociaux, qui ne sont pas encore raccordés au réseau d'assainissement des eaux usées, eu égard à la revendication de propriétaires terriens d'une indemnité de passage du réseau». Ce dernier martèle que «les bénéficiaires, qui sont détenteurs d'une attestation d'attribution, ont été contraints de recourir à la location à cause de cette situation paradoxale». D. Mourad, s'insurge, quant à lui, contre le minuscule bureau de poste qui fonctionne avec une seule visionneuse. «En plus du manque récurrent de liquidités, les usagers ont trop souffert de cette insuffisance, alors qu'il suffit de mettre concomitamment en service deux ou trois ordinateurs pour régler ce problème.» Et d'enchaîner : «A la commune de Djimla (wilaya de Jijel), qui est distante d'à peine de 3 km à l'ouest de Tassala Lamtaï, la prestation à l'endroit des retraités est bien meilleure.»
Les séquelles indélébiles de la décennie noire
Pour D. Boudjemaâ, une notabilité dans la localité au vu de son statut d'ancien moudjahid, «même la RN105 qui relie Tassala Lemtaï à Mila ne répond pas aux critères d'une route nationale». Et d'ajouter : «Les responsables en charge du secteur ont intérêt à introduire des aménagements importants sur ce parcours afin de le fluidifier et le rentabiliser, d'autant plus qu'il est le trait d'union entre les wilayas de Mila et Jijel. C'est l'unique alternative d'extirper l'agglomération de son hibernation et de son confinement asphyxiant.» En réalité, les conséquences dudit isolement, les populations communautaires l'ont subi de plein fouet, il y a déjà plusieurs années. Depuis la déferlante des hordes obscurantistes sur la région. Depuis lors, c'est un véritable «sauve-qui-peut» qui s'est emparé des villageois. D'après les différents témoignages recueillis, environ 6000 personnes ont abandonné leurs mechtas et douars. «Le premier maire assassiné au niveau national a été abattu par les terroristes à Tassala Lemtaï vers 1994. En l'espace de deux mois, un DEC passera également sous les fourches caudines des affidés de l'AIS.
Le siège de l'APC a été incendié à deux reprises et le parc communal dévasté de fond en comble», raconte M. Boudaoudi. Il ajoute : «La région a beaucoup donné à l'Algérie sans rien recevoir en retour. La 1ere équipe qui a ramené, durant la guerre de Libération, l'armement de Tunisie, était sous le commandement du martyr Lemtaï Mahfoud, qui donnera son nom à la localité. A l'instar de tout le pays, nos concitoyens ont surtout besoin de postes de travail et d'aides à l'habitat rural.» Poursuivant son survol historique, notre interlocuteur nous déclare que c'est dans la forêt dite Ârbia, à Boudaoud, bourgade distante de 24 km au nord du chef-lieu de commune (une quinzaine de kilomètres à vol d'oiseau), qu'avait été basé, durant la période pré-indépendance, l'hôpital de la 2e région militaire. Et c'était dans cette structure que Ali Kafi a fêté son mariage en 1958.
A propos de Boudaoud, dont les hauteurs trônent à une altitude flirtant avec les 1400 m, la mémoire collective n'oubliera pas de sitôt les terrifiantes intempéries de février 2012, dont l'intensité de la neige a atteint, voire dépassé par endroits les 2 m d'épaisseur. Pris de vitesse par cette tempête mémorable, les habitants isolés en raison des accès difficiles, ne durent leur salut qu'à une vaste opération de solidarité ponctuée par l'acheminement de vivres et médicaments par les caravanes humanitaires (secteurs publics et volontaires compris), ainsi que l'apport salvateur des hélicoptères de l'ANP. De nos jours, soit près de 28 ans après son élévation au rang de wilaya, plusieurs voies s'élèvent pour maudire «celui» ou «ceux» qui ont contribué à hisser Mila à ce statut qui ne lui sied nullement.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mahmoud Boumelih
Source : www.elwatan.com