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Production céréalière 2016-2017. Qu'en est-il par-delà la supercherie des chiffres '



Après trois années de crise financière, la question de sécurité alimentaire reste toute entière, elle prend même des dimensions des plus inquiétantes. En absence de politique agricole ou alimentaire, ou de prospectives spatio-temporelles intégrées, les statistiques semblent destinées à occulter l'errance de l'agriculture algérienne. Dans les multiples déclarations quant à l'amélioration du niveau de l'autonomie alimentaire, on ne peut pas toujours percevoir où en est réellement la situation du pays. Contrairement aux discours prometteurs, les chiffres semblent tenir un tout autre langage.En prenant les céréales comme repère, pour l'accès à une certaine souveraineté alimentaire, on se rend compte que l'Algérie prend un chemin qui l'enfonce encore davantage dans la dépendance, au risque de peser fortement sur sa souveraineté nationale. Ce modeste essai de synthèse a la prétention d'amener encore des éléments de réflexion, à un débat qui prend la forme d'une énième alerte à cette question vitale pour la population.
Aperçu du rapport de la société aux céréales
Comme dans beaucoup d'autres régions dans le monde*, parler de la production céréalière en Algérie, revient tout simplement à consulter le baromètre de la faim du pays. En effet, nous en aurions hérité une partie à partir du foyer Proche-Oriental, dit Croissant fertile, il y a près de 5000 ans. On comprend pourquoi, dans le langage populaire, le mot «Neêma» (aliment) est généralement assimilé au blé, d'où l'extrême importance du sujet, vu sa dimension anthropologique.
Ce n'est donc pas tout à fait un hasard, si aujourd'hui la consommation de blé est de 270 kg/hab./an**, et que les céréales fournissent plus de 60% de l'apport calorifique et 75 à 80% de l'apport protéique de la ration alimentaire des Algériens. A eux seuls, les blés représentent un apport équivalent à 1505,5 Kcal/personne/jour. La surface agricole réservée aux céréales (plus de 80%) ne fait que confirmer l'importance de la place qu'elles occupent dans le sol du pays.
* La consommation de céréales étant estimée à une moyenne de 171 kg//hab./an dans le monde.
**Selon l'approche considérée, pour l'année 2016, on peut aller jusqu'à 420 kg/hab./an, si on tient compte des céréales consommées à travers les ?ufs, le lait et la viande.
Sur les 270 kg de blé consommés, 200 seraient importés.
Tout au long de cette approche, il est important de distinguer la part des blés destinés directement à la consommation humaine, de l'ensemble des céréales (surtout maïs, et orge) qui englobe la part destinée à l'élevage*. Dans ce cas la progression moyenne de la consommation depuis 2005 a été de 845 000 tonnes par an. Aux rendements actuels, ceci aurait nécessité une augmentation de la surface cultivé de près d'un millions d'hectares par an !
C'est dire l'importance du décalage entre la demande alimentaire en céréales, et les efforts devant être fournis, puisque la surface agricole nationale n'a pas réellement augmenté depuis 1962, et les rendements ont peu évolué.
*Essentiellement, ovin, bovin, avicole. En 1995, 31% des céréales consommées étaient destinées à l'élevage. (CIHEAM: Options méditerranéennes : série B. Etudes et Recherches ; n.1 4). En 2016, 52,4% sont destinés à l'élevage (Auteur).
Après un bref tour d'horizon, on voit que, reporté à la taille de la population, l'Algérien se classe, en 2017, largement devant les deux plus gros importateurs de blé du monde, avec 200 kg//hab./an, devant l'Egyptien et l'Indonésien, qui en sont à, respectivement, 126 kg et 35 kg/ hab./an. Les rendements moyens en céréales sont aussi considérés parmi les plus faibles, puisqu'ils fluctuent entre 6,8-8 qt/ha, soit moins que le tiers de la moyenne mondiale (27 qt/ha).
Depuis 1962, la moyenne de la production nationale de céréales a été de l'ordre 2,4 millions de tonnes. Depuis 2005, elle est passée à 3,85 Mt, mais en chute à partir de 2012. Au niveau actuel de la consommation, il faut quadrupler la production de blés, et quintupler celle des céréales*, dans cet état la production de céréales arrive tout juste à nourrir 10 millions d'habitants.
*On inclut les besoins des élevages, on estime que 1 ha nourrit 30 personnes avec des végétaux, 5-6 avec lait-viande blanche-?ufs, 5 avec viande rouge.
Point sur la campagne 2016-2017
Selon les chiffres officiels, pour la campagne agricole 2016-2017, la production aurait légèrement augmenté par rapport à l'année passée, et ce, malgré des conditions agroclimatiques très défavorables. Entre mai et juin, la presse nationale a signalé des pertes de l'ordre de 50% du côté d'Oum El Bouagui, Tiaret, Sougueur et de plus de 25% dans la région de Guelma.
On a eu à constater qu'il n'y avait nul besoin d'un regard d'expert sur des étendues de blé avec une paille qui ne dépasse pas les 30 centimètres, portant des épis atrophiés, pour se demander si ça valait même le coup de récolter.
Ainsi donc, ce printemps 2017, quasiment tout le pays est touché par un déficit pluviométrique. Cette hausse de la production, de près d'un demi-million de tonnes, serait due à une augmentation de la surface cultivée de 147 000ha. Seulement, ceci laisse entendre que sur cette surface, les rendements n'auraient été que de 3,30q/ha ! Ce qui permet de supposer que ces chiffres ont tout simplement été dictés par l'administration.
N'étant pas mieux paré qu'il y a 50 ans pour affronter les caprices de la nature, rien n'empêche de présumer que la récolte de cette année a pu être comparable à celle de 1966, de 1994, ou encore celle de l'année 2000, c'est-à-dire moins de 1 M de tonnes. Cela étant, les quantités importées durant l'année 2017, et du début 2018, seront un indicateur suffisamment fiable pour évaluer réellement la production nationale.
La responsabilité du climat
En toute logique, on pourrait se demander si nous sommes face à une situation qui relève d'une «fatalité climatique», mais tout porte à croire que ce n'est pas tout à fait le cas. Comme ça a été montré par de nombreux travaux scientifiques, la pluie n'explique pas tout. Des études basées sur l'analyse de données statistiques de la pluviométrie annuelle, des surfaces emblavées... sur la période de (1936-2007-2011), ont montré que celle-ci n'a été responsable que de 44% dans les faibles niveaux de rendement*. On peut donc comprendre que la pluviométrie est un déterminant majeur, mais que la part (les pratiques culturales?) qui incombe aux facteurs humains intervient de façon prépondérante.
Se donner un maximum de chance pour réussir une campagne, c'est peser sur les atouts que l'on a su subtiliser aux zones de production, pour réduire au maximum l'impact des effets environnementaux contraignants. Tout en mettant au profit de la culture les facteurs favorables à son développement. Ce qui n'est pas faisable sans une connaissance extrêmement fine du biotope des régions productrices.
Pour que chaque année, des actions articulées dans le cadre d'une stratégie cohérente avec l'environnement biophysique soient mises en ?uvre. * 44% étant un maximum. Des séries de données pluviométriques sont récoltées, saisies, traitées et analysées sur la période de 72 ans (1936-2007) (Smadhi et Zella, 2009) lesquelles ont été actualisées jusqu'à l'année 2011.
Que se passe-t-il au printemps '
Au printemps, il arrive qu'un stress hydrique, et/ou thermique, coïncide à un moment où le blé a un besoin crucial d'eau pour acheminer les réserves nutritives dans le grain. Dans le contexte des changements climatiques, ces épisodes de stress sont et seront de plus en plus recrudescents.
Si les stades épiaison, floraison, et remplissage du grain, sont critiques, à lui seul le grossissement du grain, détermine 50% des capacités de production. Cette phase commence généralement 20 jours avant l'épiaison et dure selon les variétés jusqu'à 30 à 35 jours après la floraison. Durant cette période dite «palier d'eau», qui se situe juste avant la maturation, le grain est particulièrement exposé pendant une dizaine de jours, au risque d'accidents physiologiques.
A ce moment, le manque d'eau (échaudage hydrique), affecte la circulation vasculaire des assimilats, jusqu'à ralentir ou bloquer leur accumulation dans le grain. En cas d'excès de chaleur (échaudage thermique), on aboutit au même résultat, car lorsqu'il fait chaud, les plantes mettent en place des mécanismes d'adaptation naturels, en fermant leurs pores pour limiter l'évaporation. Dans ce cas, le flux liquide se trouve réduit, donc du coup, les taux de remplissage des grains le sont aussi.
En conséquence, dans les deux cas, des grains échaudés, ayant l'aspect évidés, auront un faible PMG (Poids de mille grain), se répercutant directement sur la baisse de la productivité.
En fonction des régions, des variétés?, cette phase peut aussi se rencontrer, du début du mois d'avril jusqu'au début de mois de juin.
Part de l'homme
Au final, chaque cycle de production est en principe soutenu par une logistique, qui, à travers une multitude d'indicateurs, permet d'appliquer les mécanismes d'un itinéraire technique bien déterminé. Celui-ci se fonde sur les analyses prévisionnelles du climat (études fréquentielles* climatique?), des choix variétaux, des périodes de semis, de la préparation du potentiel humain?, le tout ayant évidemment pour cible une échelle territoriale localisée.
Ceci sous-entend l'existence d'infrastructures de base (un minimum d'une station agrométéorologique pour 3250 km2, transport?) pour chaque région productrice. Des compétences sont nécessaires pour collecter les données, les traiter, en tirer les d'informations nécessaires pour permettre d'élaborer avec précision les simulations d'itinéraires prévisionnels qui optimisent les rendements pour chaque campagne agricole.
*L'analyse fréquentielle est une méthode statistique de prédiction consistant à étudier les événements passés, caractéristiques d'un processus donné (hydrologique ou autre), afin d'en définir les probabilités d'apparition future.
Etant donné que l'irrégularité et la variabilité font partie des caractéristiques du climat méditerranéen, on se rend compte que deux années ne sont jamais identiques, tout le travail consiste alors à définir chaque année une stratégie pour conduire la culture vers une date d'épiaison optimale.
Pendant tout le cycle (semis-récolte), la promptitude exigée dans, la réflexion, la prise de décision, et l'exécution des travaux, sera capitale. La rapidité d'intervention permet de réduire la part d'incertitude inhérente aux prévisions. Il est évident qu'à partir du moment où la graine est sous terre, les dispositifs technique et administratif se soumettent au rythme imposé par les cycles biologiques de la culture, et non pas l'inverse. Faut-il tout de même rappeler l'évidence, qui est que la nature évolue à son propre rythme, par conséquent elle ne peut pas tenir compte des jours de congé, des horaires administratifs, de l'indisponibilité de la semence au moment opportun, de pannes?
Mécanisation non maîtrisée
Pour ne citer que les pertes à la récolte (officiellement ces pertes sont évaluée à 6%), chaque année, dès les premières pluies d'automne, on voit clairement la germination du grain (parfois des épis entiers) laissés au sol, après le passage des moissonneuses batteuses. Une machine n'a pas le même réglage d'un moment à l'autre de la journée (variation de l'hygrométrie ambiante), d'un champ à l'autre?, des paramètres dont on ne semble pas toujours tenir compte. Mais à ce stade déjà, des travaux scientifiques ont montré que ces pertes pouvaient atteindre plus de 40% ; des quantités nettement supérieures aux doses de semis?.
Chute de la fertilité.
C'est le problème majeur de tous les sols qui ont fait l'objet d'une exploitation minière. On a déjà estimé qu'entre 1930 et 1940, les taux de matière organiques avaient chuté de 2% à 0,5 voire 0,2%, une extrapolation ne permet pas d'espérer une quelconque amélioration. Les itinéraires techniques sont restés inchangés depuis l'avènement des modèles de la révolution verte, et l'arrivée de la motorisation au milieu du siècle passé. On peut considérer que dans l'ensemble, la pratique de la jachère, travaillée sur les terres céréalières, a fait baisser le taux de matière organique du sol de 2% à 1%.
Le recours à la fertilisation minérale (déjà trop onéreuse), comme le prône les services techniques, en guise d'intensification des systèmes de production, ne fait qu'aggraver le phénomène de dégradation au profit d'un éventuel et éphémère gain de productivité. Or, au niveau actuel des connaissances, nous savons pertinemment que ce mode d'exploitation des sols (labour, fertilisation minérale, pesticides?)* aboutit à la minéralisation accélérée de la matière organique (carbone), à la mort biologique des sols et à la perte progressive de la fertilité.
Des travaux menés en zone semi-aride, en Tunisie, montrent qu'en 6 années, il est possible de faire passer ce taux de MO de moins de 1% à 5% ! On voit apparaître assez vite les résultats du non-labour et l'agriculture de conservation, puisque les rythmes biologiques sont plus intenses sous les latitudes chaudes. Pour les mêmes raisons, avec des pratiques conventionnelles, la dégradation de ces sols est aussi rapide.
La baisse de la fertilité consécutive, à cette dégradation des terres, est l'une des principales causes de la chute des rendements. Dans ces sols quasi désertiques, compactés, le maintien d'une fertilité élevée passe incontestablement par l'augmentation des taux de carbone, ce qui suppose une toute autre approche quant aux itinéraires techniques?
Dans ce cas, le recours à la biostimulation des sols par des moyens agroécologiques (non labour**, rotations, remplacement de la jachère par un couvert végétal?) est la seule façon d'améliorer et d'entretenir durablement la productivité. Car le réveil de l'activité microbiologique des sols, provoque la démultiplication par mycohétérotrophie de la capacité nutritionnelle (minérale, hydrique?) du végétal, qui par rétroaction augmente la fertilité et in fine les rendements.
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