Mila - Revue de Presse

Pour un contrat de qualité



Dans sa dernière sortie médiatique, le ministre de l'Education a pointé l'index vers la mauvaise gestion des établissements scolaires. Pour rappel, quatorze chefs d'établissement ont eu à subir les foudres de la sanction au motif des faibles taux de réussite réalisés par leurs élèves lors des examens nationaux de juin dernier. A voir la constance dans le ton du discours officiel, rien ne dit que les menaces cesseront à l'avenir. Bien au contraire, puisque selon le ministre, chaque chef d'établissement est assujetti « à un contrat de performance » dans le cadre du projet d'établissement.La performance : un terme séduisant qui nous renvoie l'image des arènes sportives ou des travailleurs à l'usine.Pour la petite histoire, le concept-géniteur du projet d'établissement n'est autre que le « projet d'entreprise » qui a vu le jour au début des années 1970 en pleine crise mondiale. Il fallait arrêter la saignée des fermetures d'usines, des faillites d'entreprises et de la hausse du chômage.Dans un tel climat d'insécurité sociale et de lutte pour la survie naquit une obsession : produire plus et toujours plus. Ce fut la course à la performance chez les patrons et les ouvriers. Afin de booster l'appareil productif des mesures incitatives (d'autres coercitives) furent prises : heures supplémentaires, suppression des pauses café, respect de la cadence au sein de la chaîne de production. On peut affirmer sans se tromper que le sentiment de peur - en plus du souci de rationalité et d'efficacité certes - a accompagné le lancement du projet d'entreprise avec ses mesures annexes telles que les cercles de qualité, les contrats de performance, les audits... Un tel état d'esprit - la peur de l'échec - habite également le sportif professionnel. Ne dit-on pas malheur aux vaincus en opposition à la règle d'or de l'Olympisme qui stipule que l'essentiel, c'est de participer ' Nous savons de nos jours les dérives immorales engendrées par la course effrénée à la performance : dopage ici et asservissement des ouvriers là - l'exploitation des enfants dans les usines est redevenu un phénomène à la mode dans certains pays. Gain facile et concurrence obligent.Ce détour par le monde économique qui - ne l'oublions pas - a inspiré les officiels en charge du secteur éducatif et plus particulièrement en France nous interpelle sur les risques de dérive à éliminer d'emblée avant le lancement du projet d'établissement. A titre d'exemple, entre la formalisation du concept dans les bureaux du ministère et son application volontaire - et non imposée - par les établissements scolaires, la France a mis une dizaine d'années au bas mot, le temps nécessaire pour sensibiliser, former et informer pour préparer les mentalités et les faire adhérer. Le concept de « projet d'établissement » ne s'insère pas dans le monde du muscle ou de la matière à usiner mais dans les consciences et les c'urs. Là est toute la précaution à prendre qui éloigne le spectre de la dérive ou de la confusion de concepts. Le projet d'établissement ne se décrète pas, mais il se construit pas à pas. Sa matérialisation épouse le rythme de la sensibilisation de tous les partenaires et de l'adaptation des textes juridiques régissant les fonctionnements des établissements scolaires , les relations de travail, les promotions, la vie scolaire des élèves, le rôle de la famille et des collectivités locales sans oublier les réformes strictement pédagogiques (les contenus et les méthodes). Tout un programme à long terme en fait. En France, le projet d'établissement ne s'est pas établi sur le vide ou une situation de déliquescence du système éducatif. La motivation première de ses concepteurs - et la seule en réalité - réside dans la lutte contre le modèle vertical de son fonctionnement vertical ligoté par sa trop grande centralisation. Dans l'esprit et la lettre de toute la littérature consacrée par les officiels et les spécialistes, on ne relève pas une seule trace de sanction ou de récompense pour tel ou tel chef d'établissement. D'ailleurs, la responsabilité est collective et la notion de performance laisse place à celle de qualité. La nuance est de taille. L'avantage à l'époque - années 1970 - était que d'autres innovations pédagogiques antérieures au PE avaient été menées : le PAE (programme d'actions éducatives), le TTP ( tiers temps pédagogique), les activités d'éveil, les méthodes actives, les foyers culturels dans les établissements, les conseils de délégués d'élèves, etc. Autant de bases solides nées de la révolution culturelle de Mai 68 et qui ont favorisé l'accueil du PE par les différents partenaires. C'est vers la fin des années 1980 que le concept a pris racine dans les écoles françaises.Pour revenir au contrat de performance qui va atterrir dans le paysage scolaire algérien, rien ne dit qu'il ne sera pas assimilé à une épée de Damoclès. Ne risque-t-il pas d'engendrer la peur, l'autocensure et fatalement... des tensions 'Le PE (projet d'établissement) n'est ni une fin en soi ni un objectif quantifiable comme le serait une production de concentré de tomates. C'est un état d'esprit, une dynamique à mettre en place et à entretenir en permanence loin de la routine et de l'injonction paternaliste de la hiérarchie. A ce titre, ce n'est qu'un instrument au service de la communauté éducative dans sa quête de la perfection. Et la perfection dans le domaine scolaire se conjugue avec épanouissement, enthousiasme et confiance. La performance au sens sportif n'est pas de mise : l'enfant ou l'adolescent est là pour apprendre, se perfectionner, s'améliorer et surtout se corriger pour aller de l'avant dans ses apprentissages. Une fois à l'université, la performance lui sera imposée, et ce, ne sera que justice : il aura acquis les capacités et la maturité pour l'affronter. C'est de ce contrat de qualité qu'il nous faudrait parler. La qualité, ce maître mot qui ne s'use que si l'on ne s'en sert pas. Nous aimerions tant que ses lumières inondent sans discontinuer tous les espaces de la vie scolaire en Algérie : la classe, le préau, les aires de jeux, les bibliothèques, les cantines, les transports scolaires, les escaliers et surtout les esprits.Ce n'est point du rêve gratuit : cela est possible. A moins de vouloir - par la précipitation - transformer nos écoles en usines, nos chefs d'établissement en directeurs de production , nos enseignants en contre-maîtres et nos élèves en ouvriers trimeurs.
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)