Les arguments en faveur de la « carte d'identité numérique » ? équivalent électronique du document physique ? sont convaincants. Pour commencer, la plupart des utilisateurs d'Internet sont incapables de conserver la mémoire de leur empreinte numérique et éprouvent des difficultés à s'enregistrer, à s'authentifier et à gérer leurs comptes en ligne. En moyenne, 90 comptes en ligne sont liés à chaque adresse courriel, et ce nombre double tous les cinq ans. Il ne faut donc pas s'étonner que 25 % des usagers oublient au moins un mot de passe par jour, ni qu'un tiers de tous les appels passés aux centres de renseignements des banques concernent la réactualisation de mots de passe erronés ou oubliés.Soigneusement conçue, la carte d'identité numérique peut aussi constituer une défense contre le piratage des données accumulées par les sites de vente en ligne, une éventualité qui ne cesse d'inquiéter des consommateurs de plus en plus de nombreux. Aux cours des deux derniers mois, la chaîne hôtelière Marriott et le site collaboratif Quora ont révélé avoir été victimes d'intrusions, qui mettent en péril les informations personnelles de centaines de millions d'utilisateurs. La portée et la sophistication des piratages s'accroissent chaque jour ; le renforcement de la sécurité apparaît donc comme une évidence.
Mais l'argument le plus éloquent en faveur de la carte d'identité numérique est le plus simple : les populations des pays en développement en ont besoin pour prouver qui ils sont. Selon une enquête de l'initiative ID4D de la Banque mondiale, presque un milliard de personnes n'ont aucune identité légale, ce qui les handicape pour voter, ouvrir un compte en banque, bénéficier d'aides alimentaires, ou acquérir un bien, voire les en empêche purement et simplement. Sur les 1,7 milliard d'adultes actuellement dépourvus d'accès bancaire, 20 à 30 % désignent comme cause première le fait de n'avoir pas de papiers.
Ayant pris conscience du problème ? et des possibilités qu'il permet d'entrevoir ? des dizaines de pays mettent en place une forme ou une autre d'identité numérique. Ainsi le programme Aadhaar, en Inde, « preuve d'identité » biométrique, a-t-il enregistré 1,2 milliard de résidents et est utilisé pour coordonner le versement des aides sociales et des pensions. En Estonie, 98 % de la population ont une carte d'identité électronique, et 99 % des services publics ? y compris les bureaux de vote ? sont accessibles en ligne.
Le sujet est aussi plus fréquemment envisagé dans les programmes de développement humain. En Afrique, des Etats, des agences du développement et des patrons d'entreprises se réunissent tous les ans au cours d'un ID4Africa forum, afin de promouvoir des « écosystèmes de documents d'identité fiables et responsables ».
Le secteur privé ? sous la houlette des services financiers et des industries technologiques ? se lance dans la mise en place de systèmes reconnaissant l'identité numérique. Ainsi en 2003, en Suède, un consortium de banques a-t-il décidé de s'appuyer sur identité bancaire pour créer BankID afin d'authentifier les transactions en ligne, et le système a depuis été adopté par l'administration pour permettre l'accès aux services publics et aux dossier médicaux.
Mais force est d'admettre que les programmes d'identité numérique ne rencontrent aujourd'hui qu'un succès relatif. Si quelques-uns ont été déployés à grande échelle, nombreux sont ceux qui n'ont pas pu atteindre des niveaux d'usage même modestes. Les documents d'identité numérique n'ont pour la plupart qu'une portée limitée, ne donnant accès qu'à très peu des fonctionnalités possibles, que ce soit dans le domaine économique, politique ou social. La carte d'identité numérique pourrait jouer un rôle beaucoup plus large dans les relations qu'entretiennent les personnes et les institutions.
Des systèmes d'identité numérique qui parviendraient à se généraliser pourraient créer une valeur économique considérable pour les particuliers, pour les entreprises et pour les institutions publiques. Comme nous le montrons dans récent rapport, la carte d'identité numérique a la capacité de réduire la fraude, de diminuer les coûts d'accueil de nouveaux consommateurs, d'accélérer l'intégration financière et d'améliorer l'accès à l'épargne et au crédit des consommateurs sous-bancarisés. Elle peut aussi stimuler le développement en assimilant les compétences informatiques et en simplifiant les validations de CV, ce qui faciliterait d'autant l'entrée sur le marché du travail. La carte d'identité numérique pourrait même fournir un moyen de contrôler données et empreintes numériques d'écosystèmes interconnectés en ligne. Globalement, nous estimons que si la carte d'identité numérique était largement adoptée, elle pourrait contribuer à une création de valeur équivalente à 3 % du PIB dans ce qu'il est convenu d'appeler les économies avancées et à 6 % dans les économies dites émergentes.
Les technologies de l'identité numérique, toutefois, s'apparentent aux technologies duales, dans la mesure où elles peuvent tout autant être utilisées au bénéfice de la société qu'à des fins indésirables. Insuffisamment préparés, les systèmes d'identité numérique comportent des risques réels. À défaut de principes et de contrôles clairement établis, un système d'identité numérique peut déposer entre les mains de ses administrateurs un pouvoir énorme, ouvrant la porte à toutes sortes de discriminations abusives et d'injustices. Pour réduire ces risques, les pays devront mettre en place une stricte protection des données et promulguer des lois protégeant la vie privée, assorties de solides mesures permettant qu'elles soient respectées et que la sécurité soit garantie. Les progrès des technologies d'identification et d'authentification ? dans les domaines des cartes électroniques, de la cryptographie, et de la biométrie ? y contribueront, mais des politiques claires seront aussi indispensables.
Si les défis sont bien réels, nos recherches montrent néanmoins que les bénéfices économiques, sociaux et politiques sont tout simplement trop importants pour qu'on les ignore. Si les pouvoirs publics et les développeurs ont conscience des risques et agissent en conséquence, l'identité numérique peut devenir l'une des clés de la croissance pour tous.
Traduit de l'anglais par François Boisivon
*Associée au McKinsey Gobal Institute en Inde.
**Associée au cabinet McKinsey & Company de San Francisco.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Anu Madgavkar et Olivia White
Source : www.lequotidien-oran.com