
Rencontré lors de la tenue de la 12e édition du Festival international du film oriental de Genève, le réalisateur, Fabrice Benchaouche ? qui a coécrit le scénario de Timgad avec l'écrivain, musicien, romancier et dramaturge Aziz Chouaki ? revient sur la genèse de ce premier long métrage de 1h41mn.- Comment avez-vous construit l'étape de votre scénario 'Il y a plusieurs années, j'avais écrit deux fausses publicités, parce que je pensais qu'il était intéressant de rappeler qu'en Europe, à chaque rentrée scolaire, on achetait des chaussures de sport aux enfants qui grandissaient.Et donc, il y a une consommation énorme. J'ai eu l'idée de mettre de gros conteneurs pour que les gens, au lieu de jeter les vieilles chaussures, pouvaient, s'ils le désiraient, les envoyer dans les pays qui en ont vraiment besoin. Dans mon esprit, j'avais écrit deux petits films, dont l'histoire se passait en Ethiopie et au Maroc, où des gamins jouaient pieds nus au football, et ce, pour ne pas abîmer leurs chaussures.Je reconnais que c'était une belle idée. Je voulais même créer une association, mais personne n'a voulu financer ces courts métrages. En fait, j'ai transformé l'histoire. Je me suis servi un peu du fait que mon père était algérien pour en faire une histoire où l'on parle d'un gamin qui joue au foot avec des sandales. Mais à la fin du film, il se retrouve en train de jouer pieds nus. Pour rappel, le film Timgad a été cofinancé par la Belgique, la France et l'Algérie.Les premiers financements sont venus de la France, ensuite de l'Algérie à travers l'AARC (Agence algérienne pour le rayonnement culturel) et enfin, il y a eu une coproductrice belge qui a apporté un apport financier. Ma mère est franco-belge et mon père algérien. Qu'est-ce que vous voulez de plus pour un premier film que d'avoir ces financements-là ' (rires). Pour rappel, entre le moment où l'histoire a été écrite et le tournage du long métrage, il s'est écoulé neuf ans. Le tournage a duré 32 jours.- Pourquoi avoir choisi de situer le récit du film à Timgad 'Timgad est certes en relation avec les ruines romaines. Quand on construit une histoire, on cherche des choses qui avancent petit à petit. D'une part, j'avais vu des photos de Timgad. Après l'indépendance, j'avais rencontré le conservateur de ce site historique, un instituteur qui a été rappelé par le gouvernement algérien.Ce dernier avait monté le festival original de Timgad, qui était un festival de théâtre. J'ai vu des photos de Timgad, où l'on apercevait le président Houari Boumediène, l'acteur français Philippe Gérard, ou encore l'actrice franco-espagnole Maria Casarès. En toute sincérité, je ne connaissais pas les ruines de Timgad. C'est comme cela que je les ai découvertes. Quand j'ai commencé à écrire l'histoire, je me suis dit que j'avais vu Djemila.Il faut savoir qu'on m'a proposé de tourner ce film en Europe, en Tunisie et en Egypte, mais je tenais, absolument à ce que le tournage se fasse en Algérie, pas pour une question de langue, mais pour une question de véracité et de vécu. J'ai trouvé que Timgad était l'endroit où il fallait aller tourner.La deuxième chose, c'est que j'aurais pu situer la même histoire dans n'importe quel pays du Maghreb, cela aurait fonctionné. La seule différence, c'est que l'Algérie a vécu une période de dix ans que les autres pays n'ont pas vécue et où il y a eu de vrais massacres. Il y a eu une vraie guerre civile. Il y avait donc une dramaturgie qui était beaucoup forte. Elle existait. Elle donnait aux personnages, au fond de l'histoire, de la substance.- Il y a tout de même un clin d'?il furtif à la Révolution algérienne...Exactement, Sid Ahmed Agoumi évoque les désenchantements. Il le dit d'ailleurs haut et fort. On y croyait. On voyait l'avenir, on voulait mordre avec nos dents. Je pense que je ne suis pas le seul à le penser. Je peux citer des noms. Je vais me faire des ennemis évidemment. Il y a l'humoriste algérien Fellag, qui en a parlé il y a très peu de temps. Je pense en toute honnêteté que les choses n'ont pas toujours été faites comme il le fallait.La seule chose qu'on ne voulait pas avec Aziz Chouaki, c'était de faire une référence et que la guerre d'Algérie rentre dans l'histoire. Et là, elle n'y rentre pas. C'est une Algérie contemporaine, non pas de la ville mais de la campagne, élaguée de toutes les apesanteurs historiques par rapport aux relations franco-françaises. Elle ne laisse sa trace que dans le parler.- Vous donnez toutefois des clés de lecture à même de réhabiliter la mémoire 'Je pense qu'il ne faut pas oublier. Tous les pays font ce travail de mémoire et à chaque fois qu'on oublie, cela pose problème. En Amérique du Sud, en Argentine et au Chili, même encore aujourd'hui, pour ceux qui ont voulu oublier, il y a des procès et il y a des recherches qui ont été faites par rapport à cela.- Est-ce que l'approche avec les enfants a été facile 'En fait, je cherchais un endroit parce que nous n'avions pas de moyens. Dans le film, il était écrit qu'il y avait une sorte de petite caverne, sous les anciennes ruines. Il y avait un trou de lumière. Il y avait un petit bassin naturel qui s'était formé. On n'avait pas les moyens pour le reconstruire. C'était en fait pour dire que nous avions un moment de fraîcheur pour les enfants.Ce sont eux qui nous apportent la fraîcheur. Ce sont eux le futur du pays. Ils sont là. Vous sentez qu'ils se chamaillent, mais en même temps c'est dans toute cette chaleur qu'ils vont prendre des noms de vedettes, comme Chentchengo, Ronaldino. Ils font se sublimer à ce moment-là à ces stars du football mondial.- Votre film s'adresse-t-il à une communauté française, d'autant plus que la plupart des dialogues sont en français 'Je dirais que les chiffres sont très précis, car on doit les déposer au CNC. 37% des dialogues sont en algérien et le reste en français. Il y a deux choses qui nous intéressent. D'une part, on voulait que le film pétille tant en algérien qu'en français. Que les dialogues retracent et marquent ces couches de strates d'histoire de Timgad, accumulées par-dessus la culture arabe, romaine, berbère, ottomane et française. Ces couches successives sont dans le paysage et dans le langage.On le voulait avec Aziz Chouaki parce l'arabe nous parle. Nous voulions retrouver tout ce pétillant de la langue algérienne qui peut passer de l'une à l'autre. Pour information, le texte a été écrit en français, puis après tous les dialogues où je trouvais moi qu'il fallait qu'ils soient en langue arabe, tout cela a été traduit.Comme vous le savez sur un film dans tout le Maghreb, on donne le texte en français au comédien. Et par la suite, chaque comédien le traduit à sa manière. Au bout d'un moment, l'un qui vient de là-bas, un autre d'ailleurs, ce n'est plus pareil. Nous, on fait l'inverse. On a absolument traduit cela. On ne voulait pas un parler chaoui ou un parler kabyle, mais un parler compréhensible d'un bout à l'autre de l'Algérie. Qu'il n'y ait pas cette problématique de langue et que cela soit plus universel.- Bien que les comédiens soient majoritairement des Algériens, le casting n'a pas été des plus faciles 'Nous avons obligé les comédiens à travailler. Le comédien Sid Ahmed Agoumi a fait un travail d'accent. Le second assistant réalisateur, Guabès, a fait un travail aussi d'écoute et d'oreille en corrigeant les choses. Il y a des Marocains qui ont vu le film, à Bruxelles. Nous avons même organisé une grande projection scolaire, où j'avais prévenu les enfants en leur disant de faire attention, parce qu'il y avait des parties sous-titrées.Vers la fin, les élèves marocains ont bien rigolé en me disant qu'ils n'avaient pas eu besoin du sous- titrage, car ils avaient bien compris le contenu. Cela a été une volonté pour nous d'avoir un film, sans prétention aucune, de qualité. Il retrace l'âme du Maghreb. Il porte quelque chose qui va au-delà de l'Algérie.- Votre film est redondant de clichés...Pour moi, ce film a des niveaux de lecture extrêmement fine. Il faut aller au-delà de ce qui est dit, à l'image de la phrase : «C'est les patates du gouvernement. Elles sont pourries.» Tous les gouvernements. On est en Algérie. Les gouvernements marocain, tunisien et égyptien, c'est pareil.Je ne parle pas que du Maghreb et du Moyen-Orient. Allez voir en Amérique du Sud et en Afrique noire. C'est drôle, parce que tous les Algériens ont ri à cette réplique de patates pourries. C'est une réplique éminemment drôle, mais si vous la mettez dans n'importe quel pays, elle fonctionne. Concernant Djamila, c'est une construction du personnage.- Vous offrez des images de magie en montrant des pieds d'enfants badigeonnés de peinture, simulant une paire de baskets...Ce qui était intéressant dans l'histoire, c'était de garder de la magie, parce qu'il y a toujours de la magie dans le monde entier. La magie fait partie de l'être humain, à l'image de ces douze enfants qui sont nés le même jour comme par enchantement.Il y a un enfant qui a un talent qui est dessiné à travers la petite joueuse. Ils ont tous un talent un peu à part. En fait, l'idée c'était de dire que ces gamins au départ ne jouent pas pieds nus, mais ils sont bons. Quand ils trouvent les chaussures, c'est un miracle. Mon film n'est pas un documentaire, mais un film de fiction, un conte magique, oriental moderne.- Justement, la fiction prend le dessus sur la réalité...Je raconte une histoire et j'imagine un lieu. Cela permet de montrer ces ruines que le monde entier ignore, alors qu'elles font partie des plus belles ruines du monde. Ce film est pour moi un grand film d'espoir.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Nacima Chabani
Source : www.elwatan.com