
Au cœur de la vieille ville de Mila, dans l’est algérien, se dresse un édifice qui concentre à lui seul plusieurs strates majeures de l’histoire religieuse du Maghreb : le mosquée d’Abou al-Mouhajir Dinar (مسجد أبي المهاجر دينار). La tradition locale le présente comme le plus ancien mosqué dont les colonnes furent érigées en Algérie, affirmation qui reste encore discutée par les historiens, mais qui souligne l’ancienneté exceptionnelle du site.
Le mosqué fut construit au VIIe siècle, après la conquête musulmane conduite dans la région par le général Abou al-Mouhajir Dinar, successeur de Uqba ibn Nafi dans l’expansion islamique en Afrique du Nord.
L’édifice islamique s’éleva sur le flanc droit d’une ancienne basilique chrétienne d’époque romaine ou tardo-antique. Aujourd’hui encore, des éléments architecturaux témoignent de cette continuité : colonnes, blocs de pierre taillée, fragments sculptés et inscriptions ont été réemployés dans la construction du mosqué. Ce phénomène de remploi (spolia), fréquent dans l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge, traduit moins une rupture brutale qu’une transition progressive entre deux univers religieux.
Ainsi, le sanctuaire actuel s’inscrit dans un espace déjà sacralisé depuis des siècles, faisant de Mila un point nodal de l’histoire spirituelle nord-africaine.
Bien avant l’arrivée de l’islam, Mila — connue dans l’Antiquité sous le nom de Milev — était un centre intellectuel chrétien de premier plan. C’est ici que fut rédigé l’un des plus anciens traités catholiques systématiques contre le donatisme.
Au IVe siècle, l’évêque Optatus of Milevis composa son œuvre majeure, le Contra Parmenianum Donatistam, une réfutation méthodique du courant donatiste. Le donatisme, né en Afrique romaine, défendait une conception rigoriste de l’Église et contestait la légitimité de certains évêques jugés compromis durant les persécutions.
L’ouvrage d’Optat constitue l’un des premiers grands traités polémiques du christianisme latin occidental. Il pose les bases théologiques et historiques de la défense catholique contre les donatistes, en affirmant notamment l’universalité et l’unité de l’Église.
Le rayonnement intellectuel de la ville attira également Augustine of Hippo, l’un des plus grands penseurs du christianisme antique. Il se rendit à Milev à deux reprises, notamment à l’occasion d’assemblées chrétiennes liées aux controverses religieuses de son temps.
Augustin s’inspira directement de l’argumentaire d’Optat dans sa propre lutte contre le donatisme. Les débats théologiques qui se tenaient dans cette ville participaient ainsi aux grandes querelles doctrinales de l’Empire romain tardif.
Mila est également le lieu de naissance de Faustus of Mileve, considéré comme l’un des plus importants représentants du manichéisme en Afrique du Nord.
Brillant orateur et dialecticien redoutable, Faustus engagea un débat intellectuel majeur avec Augustin. Ce dernier lui consacra un traité volumineux : Contra Faustum Manichaeum, dans lequel il répond point par point aux arguments manichéens.
Augustin, qui avait lui-même adhéré au manichéisme dans sa jeunesse, décrit Faustus comme un polémiste redoutable, capable de séduire par la puissance de son verbe. Les affrontements intellectuels entre ces deux figures illustrent l’intensité des débats religieux qui traversaient l’Afrique du Nord au IVe siècle.
Ce qui rend le mosqué d’Abou al-Mouhajir Dinar si singulier n’est pas seulement son ancienneté supposée. C’est surtout le fait qu’il s’inscrit dans un espace où se sont succédé — sans effacement total — plusieurs traditions :
christianisme latin antique
controverses donatistes
manichéisme nord-africain
islam naissant du VIIe siècle
Chaque colonne, chaque pierre sculptée, chaque fragment remployé porte la trace de ces couches successives. Là où Augustin débattait avec les donatistes et où Faustus enseignait l’art de la controverse, Abou al-Mouhajir éleva un nouveau sanctuaire, marquant l’entrée de la région dans une nouvelle ère religieuse.
La question de savoir si ce mosqué est réellement le plus ancien d’Algérie reste ouverte et mérite des investigations archéologiques approfondies. D’autres sites, comme celui de Sidi Ghanem près de Mila ou les premières mosquées de Kairouan en Tunisie, entrent également dans le débat sur les plus anciens édifices islamiques du Maghreb.
Mais au-delà de la primauté chronologique, l’importance du site tient à son rôle de carrefour civilisationnel. À Mila, l’histoire ne s’est pas effacée : elle s’est stratifiée.
Entre colonnes antiques et mihrab islamique, entre polémiques chrétiennes et expansion musulmane, le sanctuaire d’Abou al-Mouhajir Dinar demeure l’un des témoins les plus éloquents de la profondeur historique de l’Algérie orientale.
Posté par : patrimoinealgerie
Ecrit par : Rédaction