Entretien réalisé par Abder Bettache
Le Soir d'Algérie : La cour d'Alger vient de rendre une décision dans l'affaire opposant les quotidiens le Soir d'Algérie et le Quotidien d'Oran à la Banque d'Algérie. Peut-on connaître votre commentaire '
Khaled Bourayou : Je ne commente pas la décision du juge. Je commente plutôt la procédure qui a prévalu dans cette affaire et qui a conduit à la condamnation des directeurs des deux journaux. Il s'agit d'une plainte déposée par le gouverneur de la Banque d'Algérie, Laksaci Mohamed, en juillet 2004. Une plainte faisant suite à la publication dans les colonnes de ces deux journaux d'un encart publicitaire portant communiqué des actionnaires de la banque BCIA.
Concrètement, où se situe la problématique dans cette affaire '
Ce qu'il faut retenir de cette affaire, dont la procédure a duré huit années et demie, est que M. Laksaci n'a pas daigné se présenter à la justice, lui qui est le plaignant. Au niveau de l'instruction, il se faisait représenter par un directeur central et au niveau de la cour par une autre personne qui a produit une procuration émanant de l'Inspection générale. Malgré le refus de M. Laksaci de venir s'exprimer devant la justice, cette dernière lui donne raison.
Cela veut dire que les deux publications ont été condamnées sans base juridique...
Cela fait plus de vingt années que je défends les journalistes et les journaux, et à chaque fois, nous constatons, malheureusement, que la partie civile, lorsqu'il s'agit notamment d'un haut cadre de l'Etat, ne se présente jamais devant la justice. Or, le journaliste ou son directeur ont toujours fait preuve d'une assiduité qui atteste de leur respect des institutions.
A vous entendre, on a comme l'impression que la justice de notre pays se comporte différemment envers les justiciables.
Il s'agit d'une justice de puissants. Une justice de la nomenclature. Est-il normal qu'un plaignant se fasse représenter par d'autres personnes autre que son avocat ' Ce système de représentation ne repose sur aucun fondement juridique. La représentation judiciaire relève de la compétence de l'avocat. Cette situation me rappelle une fable de La Fontaine. Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Selon vous, il y a donc non-respect total de la loi '
Je suis atterré que la justice donne raison à ceux qui la méprisent. Cette situation risque de pousser les journalistes et les journaux à ne plus se présenter devant la justice. Il y a manifestement un déséquilibre flagrant et particulier dans les infractions de presse qui impliquent la présence de la partie civile qui doit s'expliquer sur le pourquoi de la plainte et dans quoi elle est diffamée.
Considérez-vous que la présence de la partie civile dans ce genre de procès aurait apporté un changement important à l'affaire '
Dans une autre affaire où deux cadres ont assisté à l'audience sur insistance de la défense, le Soir d'Algérie a eu gain de cause. Pourquoi ' Les deux cadres en question étaient incapables de justifier les soi-disant allégations diffamatoires pour lesquelles ils ont déposé plainte. C'est pour cela qu'il est impératif que la partie civile soit présente au procès surtout lorsque la défense le demande. Or, son absence est assimilée à un désistement volontaire de sa part. D'autre part, il faut élargir la représentation au prévenu.
Dans ce cas, quelle est réellement la perception des magistrats des délits de presse '
Globalement, les magistrats ont une perception négative du rôle des journalistes qui doivent dire la vérité dans leurs écrits. Or, ils n'ignorent pas que le journaliste n'est ni un saint ni un prophète. Le juge a peur du délit de presse et le journaliste est assimilé à un opposant quand il faut faire taire la plume.
Pourtant, une avancée considérable a été constatée concernant le délit de presse. Ne pensez-vous pas qu'il y a quelque part un double discours sur la question '
Il y a moins de poursuites provenant des hauts cadres et des fonctionnaires à l'encontre des journalistes. Cela est dû à la prise de conscience au niveau du pouvoir que les journalistes ont raison de dénoncer la corruption et que la situation actuelle leur donne raison. Si l'on avait pris en considération les écrits des journalistes sur ce fléau national et leurs dénonciations, on ne serait pas à cette situation où la corruption se trouve dans toutes les sphères de l'Etat.
Ne pensez-vous pas que cette situation est similaire à celle de la dépénalisation de l'acte de gestion '
Les différentes tentatives de dépénalisation de l'acte de gestion ont buté sur la volonté du pouvoir de maintenir la répression contre les cadres. Mieux encore, on sent qu'à travers les procès, il y a manifestement une régulation judiciaire de l'économie selon laquelle, sous la couverture de l'assainissement, on absout certains placés dans les hautes sphères de l'Etat, parce qu'ils sont intouchables, et on donne en sacrifice les petits poissons.
Pourtant, la réforme de la justice a fait traiter de toutes ces questions.
Il n'y a pas de volonté réelle d'introduire des réformes dans la justice qui sont indissociables de la réforme des institutions qui doivent marquer des barrières omnipotentes à l'Exécutif.
A ce propos, peut-on connaître votre commentaire sur la dernière sortie médiatique du nouveau ministre de la Justice '
Nous attendons de voir le contenu de cette dépénalisation de l'acte de gestion. Mais ce qui est grave est qu'on efface tout et on recommence avec une facilité déconcertante. On oublie que des cadres sont morts et que d'autres se sont suicidés en criant leur innocence. Cela implique des responsabilités. Est-ce que nous ne sommes pas devant un acte de mauvaise gestion politique '
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : A B
Source : www.lesoirdalgerie.com