Dans ce récit personnel, Ali Koudil, converti par la force des choses en écrivain, livre, dans une parfaite écriture, le moment "des longs mois" de détention absurde, un scénario kafkaïen.n 1982-2017. Quel est le lien entre le Mali et l'Algérie ' Ibrahima Ly et Ali Koudil. Deux destins qui se croisent (dans des geôles), deux personnages sans rapport direct avec l'écriture et que le sort poussera à faire comme dans un exercice d'exorcisme. Ibrahima Ly, étudiant en mathématiques, découvre la politique sous la dictature qui lui fera payer de 1974 à 1978, dans les prisons maliennes, un tract appelant à "la démocratisation" de son pays. Toiles d'araignées, le titre de son roman qu'il a publié en 1982 depuis son exil au Sénégal après sa libération, restera une référence en termes de description "géométrique" minutieuse de la prison avec, au départ, une vue panoramique sur la ville de Bamako qui va en se rétrécissant en forme d'entonnoir, jusqu'au plus petit détail de la courette de la prison.
2017 ! Ali Koudil est sorti de prison. La légendaire prison de Serkadji, celle d'El-Harrach et la redoutable geôle de Berrouaghia, pour laquelle le regretté dramaturge et poète Mohia a consacré un superbe poème. Le décor est similaire même si les raisons de l'incarcération des deux personnes sont différentes. Ali Koudil était P-DG de la compagnie maritime Cnan qu'il était chargé de remettre à flot. Il décrit dans Naufrage judiciaire (les dessous de l'affaire Cnan) édité cette année, aux éditions Koukou, l'univers carcéral, ce petit monde réduit où s'agglutinent et se côtoient criminels, escrocs, toxicos et innocents ; cette dernière catégorie constituée généralement de hauts cadres victimes de la machine judiciaire qui les broie, les transforme, les avilit et les déshumanise. Ainsi, y rencontre-t-il l'ancien wali d'Oran, des cadres de Khalifa Bank ou encore le patron du journal de l'ex-Fis, El-Mounqid. Pas seulement. De jeunes délinquants, des récidivistes, des perpètes, qui cohabitent dans la promiscuité. En fait un univers auquel il n'appartient pas et auquel il n'a jamais songé appartenir. Lui qui est descendu de sa montagne de Haute Kabylie pour s'installer sur les hauteurs d'Alger, à Bouzaréah, avant de déménager à Chevalley. Ali raconte avec des détails précis cette période, la vie de la famille, le père tendre et dur et la mère protectrice qui regrettera d'ailleurs, en gardant comme une cicatrice, sa disparition à laquelle il n'a pas assisté. Il en parle avec douleur ; une douleur perceptible dans les mots qu'il choisit.
Dans ce récit personnel, Ali, converti, par la force des choses en écrivain, livre, dans une parfaite écriture, le moment "des longs mois" de détention absurde, un scénario kafkaïen, et c'est le cas du Procès, identique et similaire, tant il n'avait pas lieu d'être, mais l'est pourtant, jusqu'à cette description semblable à une invitation au voyage, du sinueux mont de la Chiffa, qui termine son "atterrissage" à Berrouaghia. Vue sous une sorte d'osmose inversée, la petite fenêtre tolérée, lucarne, pour percevoir ce rai de lumière qui donne vie dans cette promiscuité, l'image d'une liberté espérée ! Puis surgit à tous les épisodes, Sonia, sa fille, genre "mec" de la famille, fille à tout gérer, omniprésente dans le récit et les visites en prison, porteuse de bonnes et mauvaises nouvelles. Ali, lui, évoque l'instrument judiciaire avec en point d'orgue, l'inoubliable indice de ce proc. tout sourire et amabilité qui se meut en un coup de fil en véritable ordonnateur de mise "sous mandat" de dépôt d'un témoin direct. Quid de l'enquête, de membre de l'enquête directement concerné, du Premier ministre ayant assisté en direct au naufrage du "Béchar", de ceux qui ont attendu qu'advienne le drame, pour se retrouver hors de portée ' Ali démonte l'accusation qui aboutira à la disculpation ; un travail clandestin dans le Berrouaghia, décrit comme une fresque imaginaire, qui enfin le libère pour un huis clos proche de la faille : El-Harrach, une autre prison, que son enfant cadet, dans une sorte de crise mystique rejoindra, "rien que pour voir son père". Va-t-il aussi récidiver une seconde fois ! Une seconde fois, bien après le blanchiment d'Ali, victime, en définitive, du système qui protège les siens quand bien même seraient-ils pourris. S'abstiendra-t-il aussi de donner le nom de ce personnage dont le père est proche du clan présidentiel qui avait promis de lui "pourrir" la vie lorsqu'il avait touché à ses intérêts dans sa démarche de faire revivre la flotte algérienne.
Sorti de prison après un bref retour qui a endeuillé la fête de sa libération, lorsque appelé encore comme témoin, il se retrouve entre les murs auxquels il s'était trop habitué, il en ressort avec les mêmes stigmates, les mêmes douleurs et drames familiaux, suspendu à un statut juste à peine humain. En attente d'une cassation avec en douloureuse prime une ISTN, (Interdiction de sortie du territoire national). Heureusement, demeure en lui, cet attrait de l'eau, de la mer, dont il continue de longer les rivages comme exutoire. Un récit finalement douloureusement dramatique où l'instrument judiciaire, dont l'image rappelle les douze fromages d'Henri Charrière, dans Papillon, condamnant un ordinaire de Montmartre, à la prison à Cayenne. Ali, a-t-il trouvé en sa famille, les mots et le courage, les moyens de surmonter cette épreuve. Poignant ! Et surtout à lire.
Djilali B.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Djilali Benyoub
Source : www.liberte-algerie.com