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Jusqu'à quand et après combien de grèves un gouvernement sera encore en mesure de résister aux boulets du front social par la seule «magie» des arrêts des tribunaux décrétant illégale une succession de débrayages ' C'est que l'enchaînement des contestations corporatistes vient d'atteindre un pic de gravité tel qu'il n'est plus possible de continuer à recourir au prétexte des textes de loi afin de les disqualifier. Autrement dit, il n'est plus possible d'appréhender chacune des revendications dans sa spécificité avec l'intention délibérée de ruser dans le seul but de gagner du temps. Sans peut-être en soupçonner clairement l'impact politique de leurs récentes contestations, les médecins résidents et les navigants d'Air Algérie viennent de mettre à nu l'incapacité de l'Etat à faire preuve d'écoute et de responsabilité quand bien même tel ou tel cadre d'activité est contesté. N'étant en aucun cas seuls responsables de leur refus d'obtempérer aux détestables menaces (comme cela a été le cas jeudi dernier à Air Algérie), le retour à la grève met parfaitement en exergue la réactivité disproportionnée d'un employeur qui est déjà à l'origine d'un effet politique dévastateur. En clair, il ne semble pas juste de parler de «grève de trop» comme l'ont écrit avec légèreté certains confrères. Dans un cas de figure similaire, c'est-à-dire lorsque nous assistons à une succession de manifestations identiques, celui qui apparaît «de trop» n'est plus le contestataire mais bel et bien l'interlocuteur majeur qui est le gouvernement. Sur le front social, celui-ci patine effectivement dans la semoule, incapable de fournir la médiation nécessaire à chaque conflit. Car, par son caractère massif et déterminé, la récente démonstration des médecins-résidents a certainement mis en relief la nature timorée d'un exécutif englué dans des querelles intestines jusqu'à ne maîtriser qu'avec peine les dossiers de la gouvernance. En plus du fait que dans certains secteurs (transport et santé) des hauts fonctionnaires se sont révélés dans l'incapacité de faire des contre-propositions afin de dénouer des crises majeures, il se trouve également que l'intervention impérative d'un Premier ministre faisait défaut. En clair, l'ensemble de la démarche gouvernementale manquait tragiquement du ressort technique lui permettant d'anticiper face aux mouvements du front social. La tare est en soi rédhibitoire dans la mesure où l'intendance de l'Etat ne possède guère de moyens d'endiguer la colère en «solutionnant», autant que faire se peut, les éruptions de la société.
L'impasse dans laquelle a fini par se fourvoyer le pouvoir n'est-elle pas la conséquence des manœuvres du passé ayant consisté à caporaliser progressivement l'UGTA tout en déniant aux courants syndicaux autonomistes le droit d'être des interlocuteurs représentatifs '
En 15 années et 3 mandats, un secrétaire général du syndicat historique devint alors un cacique du régime fréquentant plus souvent les salons du patronat que les miteuses permanences des syndiqués de base. C'est dans ce contexte que surgirent alors des syndicats underground qui allaient se substituer au prétendu médiateur des cols bleus. Alors que le gouvernement est troublé dans ses fausses certitudes par les perturbations de la rue où se trouve le pompier qui, quelques semaines auparavant, faisait l'éloge du contrat public-privé au sein duquel il allait tenir le prépondérant rôle de modérateur face à la contestation. Sidi Saïd ne se trouve nulle part. Ni au sit-in de l'hôpital Mustapha-Pacha ni à l'aéroport Houari-Boumediène. Au moment où les arrêts de travail se multiplient, cette «centrale» se «bunkérise». Une curieuse désertion que ne peut déplorer que son allié politique, c'est-à-dire le maître d'œuvre de cette NEP algérienne(1) portant le sigle de «3 P» ! C'est pour cette raison qu'ici et là , certains décèlent à l'avance le prochain chant du cygne d'une génération de syndicalistes compromise par ses déviances. Une probabilité qui ne manque pas de pertinence au vue de la rareté des hauts faits syndicaux dont pouvait se prévaloir le premier d'entre ces pairs de la CEN cooptés régulièrement à des fonctions rémunératrices. Ce déclin, dont il est désormais question, connut plusieurs compromissions toutes édictées par les stratégies ponctuelles du pouvoir.
Au départ «amicalement insistantes», elles devinrent clairement comminatoires au lendemain de l'affaire «Khalifa» au cours de laquelle certains dirigeants de l'UGTA furent cités à comparaître. Un affront éthique qui sera à l'origine de la docilité qui la caractérise à ce jour. De moins en moins exigeante dans la médiation au cœur des conflits sociaux, elle fut déclassée progressivement par des syndicats sectoriels qui s'imposeront d'ailleurs au sein de la Fonction publique. Et c'est au cœur d'une dure grève des enseignants, ayant contraint le gouvernement de l'époque à «aller à Canossa» en reconnaissant la prééminence des «autonomes», que la désyndicalisation au sein de l'UGTA devint significative. Dévitalisée dans ses rangs, elle se contentera de n'être qu'un faire-valoir dans des mises en scène politiques semblables à celle qui valut récemment à Ouyahia une salve de «mises au point». Personnage encore utile, mais pas forcément nécessaire sur le terrain, Sidi Saïd en est réduit à un hochet dans le complexe échiquier du sommet de l'Etat. Un exercice qui lui a certes assuré une longévité dans sa carrière (1997 à ce jour) sans pour autant faire de lui un auguste syndicaliste. Bien au contraire, c'est avec lui que les principes du syndicalisme unitaire furent détournés de leur sens dès lors qu'il n'hésita pas à privilégier les thèses du pouvoir politique au détriment de la défense de la classe ouvrière. Alors que le versant social de la contestation a changé totalement d'encadrement, il gagne de ce fait en combativité tout en perdant en unité et solidarité entre les différentes structures autonomes, n'est-il pas possible de rebâtir un néo-syndicalisme sur les ruines d'une vieille union afin que la canalisation demeure le produit d'un véritable arbitrage destiné à brider les faux défis des groupuscules maximalistes ' Celui qui consiste à organiser les revendications et à s'imposer comme des interlocuteurs crédibles n'exige-t-il pas une certaine mesure sans laquelle le syndicalisme sombrerait dans des procédés peu respectables, à l'image du chantage qu'imposent les professeurs en prenant en otage la scolarité des lycéens ' Une dérive à mettre sur le compte d'un certain désordre imputable à la faillite d'un syndicalisme jaune et en attente d'une nouvelle confédération dédiée à la bonne régulation.
B. H.
1) La NEP : la nouvelle économie politique a pour auteur Lenine dans les années 20 du siècle dernier.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Boubakeur Hamidechi
Source : www.lesoirdalgerie.com