Nacira Guénif-Souilamas est Docteur en sociologie de l'EHESS et maître de conférences à l'Université Paris 13. Elle a été entre autres, conseillère de Ségolène Royal au ministère de la Famille et l'enfance de 2000 à 2002. En 2009, elle est lauréate de la prestigieuse bourse américaine «Fulbright» aux Universités de Columbia et de Harvard et Professeure invitée à la New York University. Elle revient à Oran pour la première fois dans un cadre universitaire, ville d'où ses parents ont émigré au milieu du siècle dernier. Dans cet entretien, elle donne des éclairages sur le colloque «1962, un monde», dont elle est co-organisatrice et membre du comité scientifique.
- Comment est née l'idée d'organiser un colloque sur le thème de l'indépendance de l'Algérie '
Dès 2011, avec des collègues de plusieurs pays et de différentes disciplines, j'ai suggéré de réfléchir à 1962 en dépassant la date historique, ce qu'elle est certes, et les commémorations officielles qui ont jalonné 2012, afin de redéployer l'ensemble des significations et des imaginaires qu'elle recèle. Cela ouvre l'horizon sur ses suites, son influence et ses résonances mondiales. Il s'agit de penser un double
décentrement : par rapport à l'évidence de la date 1962, dont il reste encore beaucoup à comprendre, et par rapport au lieu de son déroulement, en organisant l'événement dans une ville algérienne à l'identité forte et stimulante sans être au centre politique et symbolique. Ce choix n'est pas étranger à un attachement personnel. Il résulte aussi d'une inspiration que je dois à une rencontre remarquable avec Djamila Bouhired, qui m'a honorée par ses conversations riches et fortes. Restait à travailler dans la collégialité pour répondre au défi d'un colloque international de haute tenue. J'espère que la démonstration en sera faite au cours de cette semaine.
- Le colloque compte, entre autres, situer la portée exemplaire de l'indépendance de l'Algérie bien au-delà du couple France-Algérie, pour penser 1962 comme «un moment clé des histoires», «un événement matriciel», «un point de bascule d'un ensemble de mouvements tiers-mondistes, panafricanistes, socialistes, féministes ou encore juvéniles», d'où son intitulé : «1962, un monde»'
1962 est bon à penser, cela fait consensus, important à penser à distance, cela reste sur certains aspects à faire et donne à penser de nombreux phénomènes aussi bien politiques, sociaux, littéraires que culturels de par le monde. C'est ce que nous proposons de faire. Ce moment historique fonctionne donc comme une grille de lecture de beaucoup d'autres événements de divers ordres : le précédent vietnamien à Dien Bien Phu, les luttes anti-totalitaires en Amérique latine, le mouvement des Blacks Panthers aux Etats-Unis, les vestiges coloniaux de notre temps présents sous toutes les latitudes, l'arraisonnement des femmes après le moment révolutionnaire, la vaste irrigation culturelle et littéraire par la geste révolutionnaire. La programmation d'une série de films veut d'ailleurs donner à voir cette cartographie mondiale de l'influence 1962. Beaucoup de personnalités majeures des mouvements politiques et d'intellectuels ont été marqués, changés par la question algérienne et par ce moment pour ainsi dire fondateur. C'est donc ses multiples sens et sa présence en de multiples lieux du monde et dans de nombreux esprits qui nous intéresse. Cela explique l'intérêt qu'il suscite déjà, si l'on en croit la transdisciplinarité des participants retenus et la richesse des thèmes qu'ils aborderont. Le colloque a acquis une envergure qui dépasse nos espérances, accueillant des participants de trois continents, embrassant diverses régions du monde.
Il fera écho à des situations aussi bien insulaires (la Corse, la Nouvelle-Calédonie, la Réunion) que continentales (la Hongrie, le Sénégal, le Chili), à des acteurs connus (Sayad, Fanon) à des usages sociaux et culturels (le couscous, la langue arabe, le cinéma, la chanson). Pour ma part, je suis heureuse que de remarquables conférencières, comme Trinh T. Minh ha, vietnamienne et américaine, et Najat Rahman, palestinienne et canadienne, aient accepté de venir nous parler des femmes en lutte dans le monde et de la puissance de l'écriture d'Assia Djebar. L'accent mis sur la contribution des femmes est inédit, je crois. Tout comme la capacité à traverser les frontières, à parcourir des chemins et des horizons originaux.
- Autre idée phare devant être évoquée dans ce colloque international : «1962 renvoie à l'inexorable marche (fût-elle un rêve inachevé) vers un autre équilibre mondial». Pourquoi, selon vous, le rêve reste inachevé '
Je ne prétends pas répondre seule à cette question cruciale. Un constat s'impose cependant : celui d'un rêve qui a pu tourner au cauchemar dans bien des régions de notre monde. D'une part, en raison d'un échec politique de responsables qui ont hérité du projet révolutionnaire en le mettant en sommeil dans les nations qu'ils ont bâties. D'autre part, en raison des innombrables ruses coloniales qui ont entretenu une emprise, une influence, une immixtion dans ces nouveaux états, une fois l'empire liquidé. Leurs instigateurs sont aussi bien des responsables politiques que des acteurs économiques, culturels, appartenant aux domaines de la santé ou de l'éducation. Tous sont hégémoniques et entendent le rester. Ce n'est donc pas qu'un rêve qui est ainsi en suspens, ce sont des existences entières qui sont mises entre parenthèses, en attente. Ce qui s'est joué en 1988 en Algérie puis lors de récents rassemblements sur des places partout dans le pays, ou ce qui se joue aujourd'hui dans les mouvements d'occupation de l'espace public, dans des sociétés arabes renouant avec la voie de la liberté et de l'indépendance réelle, et dans des sociétés occidentales mises à genoux par des dettes financières ahurissantes, fait écho à ce rêve interrompu.
- Le colloque compte aussi identifier, à la croisée de plusieurs disciplines, entre autres «les contradictions, les tensions et les tracés sensibles», de 1962. Pourriez-vous nous dire un mot sur ce volet '
Il s'agit d'examiner avec rigueur et sérénité les contradictions inhérentes à un événement d'une telle ampleur, les tensions qui l'accompagnent et parfois lui survivent. 1962 dépasse l'univocité d'une victoire pour traduire une complexité féconde en rebondissements, en impasses, en inflexions. De même, l'influence exercée par ce moment sur des générations entières emprunte des voies souvent paradoxales, entre mobilisation émancipatrice et accommodement face aux dérives autoritaires. D'où l'intérêt de ces tracés révolutionnaires sensibles, irréguliers, parsemés d'embûches et de soubresauts. Ailleurs, aux antipodes certes, mais aussi sous nos yeux. Il importe d'en mesurer, comprendre l'activité persistante et ses indices de changement. L'intention du colloque n'est pas de commémorer, mais de comprendre pour enseigner, d'apprendre en croisant les savoirs et les intelligences pour éclairer sous un angle inédit des pans restés parfois dans l'ombre des récits officiels.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Cherif Lahdiri
Source : www.elwatan.com