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Les études financées par les compagnies sont biaisées



Les études financées par les compagnies sont biaisées
Geert De Cock, phd de l'université d'Alberta est chargé de mission pour les questions du programme Europe Watch pour la nourriture et l'eau. Il évoque dans un entretien accordé «El Watan étudiant» les problèmes liés à l'extraction du gaz de schiste.- En votre qualité de scientifique et expert de l'Europe Watch pour la nourriture et l'eau, vous avez été impliqué dans des études d'impact portant sur la nocivité de l'exploitation du gaz de schiste sur l'environnement des gisements européens et américains ; voulez-vous bien nous résumer les conclusions de vos travaux 'Il est désormais de notoriété publique que l'exploitation du gaz de schiste impacte son environnement de manière extrêmement négative dans différents cas de figure ; ces risques ont une grande probabilité de se produire. Le travail des experts ne doit pas s'inscrire dans la logique alarmiste proprement dit, il doit intervenir avec toute la sérénité que la rigueur scientifique exige par des rapports exhaustifs certes, mais également, et c'est le plus important, un travail de vulgarisation pour que les gouvernements, les élus et les populations concernés puissent prendre les bonnes résolutions en connaissance de cause.Il existe dans le monde des situations différentes, cela va de l'interdiction en passant par des moratoires dans plusieurs pays, quand d'autres continuent et développent cette industrie sans être inquiétés. Rappeler aussi les impacts de cette dernière est instructif à tout égard. D'abord, techniquement. La phase initiale d'extraction du gaz de schiste est l'une des plus coûteuses et les plus compliquées en termes de main-d'?uvre. Et elle n'est pas très rentable en ce qui concerne les emplois.Les habitants locaux ne tirent aucun bénéfice de ces forages. C'est un travail hautement qualifié, en plus à très hauts risques, étant donné que les hommes sur le chantier sont en contact avec des substances chimiques. A large échelle, le gaz de schiste nécessite de creuser non pas des centaines, mais des milliers de puits, et cela sur plusieurs années, environ une décennie. Chaque puits consomme d'énormes quantités d'eau puisée naturellement d'une source locale.Quand l'extraction du gaz de schiste s'effectue dans une région aride, il est évident que l'industrie du gaz entrera en compétition avec les autres consommateurs d'eau, en premier la population locale, l'agriculture, etc. Les quantités énormes de ces eaux prélevées ne retournent plus jamais à la surface. Et la partie qui reste en surface est très contaminée avec des métaux lourds, des éléments radioactifs, des composés organiques volatiles comme le benzène, etc.Ces millions de litres d'eau seront très difficiles à traiter et nécessitent des installations de purification d'eau spécialisées très sophistiquées. Si ces installations spécialisées ne sont pas présentes, il y a un grand risque que ces eaux aillent contaminer d'autres ressources d'eau à la surface. Un autre risque de pollution lié à la fracturation hydraulique est que l'intégrité des puits de gaz ou d'huile pose des problèmes. Sous l'effet de la haute pression utilisée et le grand nombre de puits, il est quasi impossible de tout monitorer et surveiller.Il y a eu beaucoup de problèmes aux Etats-Unis où le béton s'est effrité et l'acier corrodé ; les installations abandonnées se sont écroulées ; de l'eau, du gaz et des produits chimiques risquent de se retrouver dans des zones aquifères ou des puits d'eau et rendre l'eau impropre à la consommation et annihiler tout autre activité humaine.- Selon vous, quelle influence pourraient avoir les projets d'extraction de gaz de schiste en Algérie sur l'environnement et particulièrement sur la nappe albienne 'Je ne saurais m'exprimer avec certitude et exactitude scientifique sur ce cas particulier, mais de façon générale et bien avant d'évoquer les risques potentiels de pollution, il faut dire que l'exploitation abusive des ressources en eau semble de prime abord une mauvaise résolution, il est désormais établi qu'un nombre de risques plausibles pèsent sur l'eau ; la quantité d'eau disponible localement, ainsi que sa qualité devront être considérées avec une grand sens de responsabilité.Le recours à la fracturation hydraulique a révélé également un grand nombre de conséquences négatives sur d'autres domaines. Selon des rapports rendus publics en 2014, on constate que sur les 40 000 puits creusés aux usa depuis 2011, près de la moitié se trouvent au Texas et ont consommé 370 000 000 m3 d'eau. Or, beaucoup de ces puits se situent dans des régions semi-arides ou souffrant de sécheresse.Dans certaines régions, la nappe phréatique a baissé d'une centaine de mètres au cours des dernières années. La toxicité est également àcraindre ; nous avons confirmé que le mix des produits chimiques que les compagnies de gaz injectent dans les gisements cibles sont souvent toxiques. D'après l'expertise de spécialistes, certains sont classés cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques. Toutefois, la nature exacte des mélanges et leurs teneurs respectives restent confidentielles et difficiles à vérifier devant la méfiance et la confidentialité des exploitants.La qualité de l'air dans une région qui compte beaucoup de puits de fracturation de schiste peut également être sujette à une dégradation sérieuse. Plusieurs sources polluantes nocives y contribuent : les machines de pompage qui utilisent le diesel, les camions qui fournissent le matériel ; ajouté à cela, et plus grave encore, l'évaporation des eaux polluées qui sont retournées à la surface après la fracturation. Un fois évaporés, les composés organiques volatiles comme le benzène présents dans les eaux risquent de nuire gravement à la santé des populations locales, et de façon plus dramatique à celle des habitants en proximité des puits.Des risques élevés de tremblements de terre sont également avérés, selon que ces activités sont à proximité de zones sismiques si la fracturation, en foudroyant la roche, commence à stimuler une faille dans la géologie locale. Cela peut aller de tremblements mineurs jusqu'à des séismes plus sérieux. Aux Etats-Unis, il y a des tremblements de terre de 5,7 sur l'échelle de Richter. Le changement climatique est un autre problème récurent lié au schiste ; les fuites dans le transport du gaz peuvent contribuer aux changements climatiques.Le méthane est un gaz à effet de serre, il est beaucoup plus nuisible que la CO2. D'ailleurs, de plus en plus de chercheurs se posent des questions de savoir si le gaz naturel est vraiment le mieux indiqué pour se substituer comme carburant de transition vers un système d'énergie sobre en carbone.- Est ce que des études similaires ont été réalisées en Algérie ' Quels sont les moyens techniques et compétences disciplinaires requises pour assurer des rapports crédibles sur cette questions ' quels pourraient être les outils juridiques susceptibles de trancher sur leur véracité 'Tant que les technologies utilisées restent les mêmes, les impacts sur des formations géologiques ne peuvent qu'être similaires, et c'est aussi vrai pour les conséquences sur la faune, la flore et la santé de l'homme. Je ne suis pas au courant, mais il reste important de réaliser des études au cas par cas en intégrant toutes les données et les spécificités locales.Concernant spécifiquement le cas du Sahara septentrional ou l'Algérie en particulier, je ne suis pas au courant que des études d'impact aient été encore réalisées ou non. Mais de façon générale, il faut avouer que la question de l'évaluation honnête, ou même la surveillance sérieuse reste très problématique.En guise d'exemple, le gaz de schiste s'est développé très vite aux Etats-Unis durant la dernière décennie. Le gouvernement fédéral américain n'a pas bien étudié les impacts négatifs et laisse la surveillance aux Etats comme le Texas, où les compagnies pétrolières et gazières ont beaucoup d'influence sur la politique de l'environnement.C'est pourquoi le débat sur le gaz de schiste est souvent considéré comme «émotionnel»? Cela est lié au fait que les compagnies, les gouvernements, les populations et les chercheurs, souvent, ne peuvent pas se mettre d'accord sur les impacts concrets. La meilleure manière de trancher la véracité des revendications des compagnies de gaz contre les résultats des chercheurs serait un programme de recherche indépendant. Le problème est surtout que la recherche des impacts environnementaux est souvent financée par les compagnies et que la recherche est donc souvent très biaisée en faveur de l'industrie du gaz.


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