
Le chercheur explique comment aujourd'hui, malgré le classement par l'Unesco de certains biens culturels, ceux-ci ne sont ni sauvegardés ni valorisés. Il tire la sonnette d'alarme sur le patrimoine culturel amazigh, qui est sous la menace de la destruction.- Du 15 avril au 15 mai, l'Algérie célèbre le Mois du patrimoine culturel. Pouvez-vous nous éclairer un peu sur cette notion 'Le terme «patrimoine», du latin patrimonium, signifie biens du père, ou encore par extension biens de la famille de la communauté. Le sens premier implique déjà la notion de transmission qui caractérise le patrimoine culturel. L'intérêt pour le passé ne date pas d'aujourd'hui. L'être humain est toujours animé par l'envie de connaître les actions des hommes qui l'ont précédé. Aujourd'hui, des familles conservent religieusement les biens, les objets appartenant aux parents et aux grands-parents.Ce phénomène n'est pas nouveau, ce conservatisme existe depuis que l'homme a sans doute pris conscience de sa finitude, comme l'attestent de nombreuses découvertes archéologiques où on a mis au jour dans une même couche archéologique des objets appartenant à des périodes antérieures. Ce sont sans doute des biens de famille, conservés, transmis de génération en génération. L'intérêt pour le passé ne date pas d'aujourd'hui. Par contre, la notion de patrimoine a évolué dans l'espace et le temps. Pour la cerner, il est nécessaire de retracer son historicité.Au moyen-âge, le fait patrimonial était associé au fait religieux en ce sens que la conception de l'époque s'est construite à partir de l'idéologie judéo-chrétienne, du culte des reliques (restes) ossements, les objets des saints étaient vénérés. A l'époque, le patrimoine culturel était confiné dans le religieux (biens de l'Eglise) et ne concernait que ce dernier. La deuxième étape est celle des lumières et de la Révolution française. Les philosophes des lumières qui ont une vision universaliste et humaine débarrassent le patrimoine du divin. Ils considèrent le monument, l'objet comme source de connaissance de l'histoire.Le patrimoine culturel va connaître aussi une évolution, une extension avec la Révolution française. Celle-ci va opérer un changement de conception dans le patrimoine en l'élargissant aux biens communs, aux biens de la nation. Cette conception trouve son origine dans la Révolution française lorsqu'il y avait transfert des biens du clergé et de la noblesse au peuple, c'est-à-dire un passage du statut privé au statut public.Dans la même période, le patrimoine culturel connaît aussi une extension aux productions culturelles les plus variées, sans apporter un changement à la conception de la matérialité. Si dans la période précédente il y a eu vénération de l'objet, dans cette période l'objet continue à fasciner. On s'intéresse plus à l'aspect symbolique, historique et esthétique qu'à l'aspect connaissance. Aujourd'hui, l'image qui nous vient à l'esprit lorsque nous évoquons le patrimoine culturel, c'est généralement celle liée au bâti, à l'objet, à la matérialité.C'est la conception occidentale du patrimoine, celle qui a prévalu depuis le moyen-âge jusqu'aux années 1990. En 1945, après la deuxième guerre mondiale, le patrimoine culturel se mondialise avec la création de l'Unesco. Il faut attendre 1972 pour que la première liste mondiale des monuments historiques soit établie. La convention pour la protection des monuments historiques et sites naturels remonte à 1973. On élargit le patrimoine au naturel.- Pouvez-vous nous parler du patrimoine culturel immatériel 'A partir des années 1970, un débat va s'installer entre les acteurs du patrimoine (théoriciens, praticiens). Des éléments tels que la fin de la colonisation qui induit un autre rapport Nord-Sud, l'avènement de l'informatique, les limites des méthodes de conservation et de protection vont faire prendre conscience aux acteurs du patrimoine et ouvrir un débat, une réflexion autour des questions telles que la conservation, la transmission ou la notion de matière et de l'immatériel. Les méthodes de conservation dont l'objectif est de lutter contre la disparition ont montré leurs limites. Elles ont tendance à figer le patrimoine.La fixité, l'immobilité entravent toute création. Le numérique permet de conserver, de diffuser, de dupliquer, donc de valoriser le patrimoine culturel dont l'objectif est l'information (connaissance). Ainsi, le matériel est géré par l'immatériel. La fin du colonialisme a induit un nouveau rapport Nord-Sud. Ainsi, des pays du Sud qui n'ont pas la même conception du patrimoine que les Occidentaux revendiquent au sein de l'Unesco autre chose que la matière-objet.Au lendemain de la convention de 1973, des voix se font déjà entendre, à l'exemple du ministre des Affaires étrangères de Bolivie qui, dans une lettre au secrétaire générale de l'Unesco, écrit que «tous les instruments légaux existants mis en ?uvre par l'institution visent à protéger des objets tangibles plutôt que des formes d'expression telles que la musique et la danse, qui subissent, de nos jours, une exportation clandestine des plus intensives, participant d'un processus de transculturation commercialement orientée qui détruit les cultures traditionnelles».La pression des pays du Sud qui n'ont pas la même vision du patrimoine que ceux du Nord, l'avènement du numérique, les limites des méthodes de conservation et de protection ont aidé d'une certaine façon à faire évoluer les mentalités et à l'émergence du patrimoine culturel immatériel.- De nombreux éléments de notre patrimoine culturel immatériel sont aujourd'hui inscrits sur la liste du patrimoine culturel de l'humanité. Pouvez-vous nous expliquer comment un élément particulier peut devenir un bien de l'humanité 'Tout comme la convention de 1972 inscrit les monuments ayant une valeur universelle sur la liste mondiale pour les monuments historiques, la convention de 2003 proclame aussi le chef-d'?uvre du patrimoine culturel immatériel comme éléments, biens de l'humanité. Comme vous le dites, de nombreux éléments de notre patrimoine culturel sont aujourd'hui consacrés comme biens universels ou de l'humanité.On peut citer entre autres la Kalaâ Beni Hamad, Djemila, Tipasa, Timgad, Tassili et La Casbah d'Alger pour le patrimoine matériel ; l'Ahellil du Gourara, la Chedda ou costume nuptial de Tlemcen, le pèlerinage du Rakb Sidi Cheikh, l'Imzad, la Sbeiba de Djanet?, pour l'immatériel. L'Unesco insiste donc dans la convention de 2003 sur la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel et la cogestion de celui-ci avec les acteurs qui, non seulement sont des informateurs, mais des acteurs.Et chaque pays doit procéder à un inventaire, qui va du local au national. En Algérie par exemple, la direction de la culture de la wilaya procède à un inventaire du patrimoine culturel immatériel de la région et une commission procède à la sélection. Des éléments sélectionnés peuvent à leur tour être proposés à la sélection nationale. Et chaque pays peut présenter un élément ou plusieurs à l'Unesco pour un classement éventuel de bien de l'humanité.Cet élément appartenant à une communauté donnée est d'abord valorisé au niveau local, puis au niveau national, et en dernier lieu au niveau mondial. L'inscription d'un élément du patrimoine à la liste du patrimoine de l'humanité est à la fois une valorisation de ce patrimoine et de celle des dépositaires. C'est la reconnaissance de la reconnaissance. L'objectif de ces valorisations symboliques est de faire vivre ce patrimoine et assurer sa transmission aux générations futures.Mais il est aussi une ressource économique pour ses détenteurs, dans le sens où des emplois seront créés et un facteur de tourisme? Mais force est de constater que malgré ce classement par l'Unesco et que l'Etat algérien se soit doté d'une panoplie de textes législatifs pour la sauvegarde du patrimoine culturel, celui-ci n'est pas sauvegardé et valorisé. Aujourd'hui, le patrimoine culturel amazigh reste particulièrement sous la menace de la destruction, voire de sa disparition.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Hafid Azzouzi
Source : www.elwatan.com