
Analysant les tenants et aboutissants de la violence qui secoue le monde, Akram Kharief estime que le djihadisme a changé d'ambition et veut désormais conquérir le monde ou à défaut, s'y tailler un territoire.L'Expression: Une vague de violence terroriste exceptionnelle secoue le monde ces derniers temps, notamment depuis l'avènement de Daesh. Le terrorisme se banalise. La mise en place d'une coalition pour le combattre ne semble pas en mesure d'y mettre fin puisque, depuis, les attaques terroristes ne font que redoubler un peu partout dans le monde. S'agit-il d'une fatalité'Akram Kharief: A mon sens, il y a un décalage entre la perception du problème et les tentatives de le traiter. L'islamisme armé n'est qu'une facette visible de la déferlante de violence que connaît le monde ces derniers temps. On voit par exemple des guerres assez similaires à celles du Levant, mais sans enjeux religieux. La guerre au Donbass en est une parfaite illustration, elle est la réplique, quasi parfaite de la guerre en Syrie et en Irak, en termes de moyens et de philosophie. Le djihadisme est une sorte d'accélérateur de ce phénomène qui ne tardera pas, à mon avis, à gagner d'autres régions. Aujourd'hui, dans sa structure mentale, il y a peu de différences entre un djihadiste, un addict aux jeux vidéos en réseau ou même les fanatiques de Games of Thrones. Tous ont une part de violence en eux. Ajouter à cela les crises, de classes, d'identité, économiques, et on obtient des légions de personnes violentes. Un exemple frappant est celui des frères Kouachi. Désoeuvrés en France, sans aucune perspective d'avenir, ils sont partis à l'aventure en Syrie, d'abord en s'occupant des sales besognes des groupes terroristes (ils enterraient les morts alliés et dépeçaient les ennemis, s'occupaient de la cuisine et de l'entretien), ils se sont retrouvés par l'action (toute inhumaine soit-elle) au sommet de la pyramide terroriste, dans leur milieu de départ, ils n'auraient été au sommet d'aucune pyramide.Justement, ne pensez-vous pas que l'entrée en scène fracassante du djihadisme comme expression ne risque-t-elle pas de constituer, si elle venait à se prolonger davantage dans le temps et l'espace, un recours pour tous les exclus de la planète sans distinction de race, de sexe ou de religion'Oui. C'est probable car il agit par opposition au dialogue ou à la recherche de l'équilibre, il risque en effet de devenir un abcès de fixation pour les violents et les désoeuvrés. Pis encore, les guerres de G.W. Bush,celles de la Russie dans le Caucase, sont en train de créer une génération de dizaines de milliers de vétérans, pour la plupart sujets au Ptsd (syndrome de choc post traumatique) qui peuvent basculer dans la violence, djihadiste ou contre-djihadiste, ce qui aura pour effet de faire perdurer ce cycle. En gros, non seulement le djihadisme continuera à attiter les cohortes de marginaux, mais l'anti-djihadisme violent aussi.Certains observateurs estiment que l'islamisme, ayant atteint son paroxysme, est en train de vivre ses derniers jours. D'autres pensent qu'il ne fait que changer de centre de gravité en passant d'une aire géographique à une autre. Qu'en est-il en vérité'Pour le moment, on observe le changement d'attitude et d'ambition du djihadisme mondial. Aujourd'hui, les principaux ennemis de cette mouvance ne sont pas l'Occident comme on le supposerait aisément, mais d'abord, le chiisme et les rites non «tawhidi», ensuite la Russie puis enfin l'Occident. La proclamation du califat est une mise devant le fait accompli pour les musulmans sunnites qui se voient obligés de s'y soumettre sous peine d'êtres excommuniés et tués. Il en sera ainsi pour encore longtemps car un des piliers du califat est d'administrer un territoire. Que ce soit en Afrique, au Moyen-Orient ou ailleurs, la chose qui importera pour les djihadistes est d'avoir un territoire et essayer de conquérir le monde.Le fait que les violences prennent un cachet religieux, à savoir l'islam, n'entraîne-t-il pas une possibilité de guerre civile d'essence confessionnelle, notamment dans les pays occidentaux où les attaques terroristes islamistes sont légion, notamment la France'En Europe, on constate deux cas de figure très opposés dans la gestion de cette crise qui demeure marginale à l'échelle des pays. La France qui semble céder à un vent de panique sous la pression des différentes droites et qui n'apporte pas de réponses sociétales en accentuant la fracture entre les communautés, à travers les déclarations des médias et des politiques. De l'autre côté, on a l'Allemagne qui a fourni une réponse résiliente à la fois au phénomène des réfugiés et à celui de la violence en travaillant sur l'unification du front interne et en gagnant du temps. En France comme en Allemagne, les communautés musulmanes sont nombreuses. Si une guerre civile est à exclure pour l'avenir proche, une fracture sociale est à craindre et elle aura pour effet un arrêt de la course au développement et au progrès et risque de plonger l'Europe dans une crise durable.L'Algérie a fait face au terrorisme islamiste durant plusieurs années et, à présent, elle semble être un «îlot de paix» au milieu de cette pétaudière qu'est devenu le monde. «Un exportateur de stabilité», comme dirait Lamamra si j'ose dire. Comment expliquez-vous cela'L'Algérie, il ne faut pas le nier, est un exportateur de terrorisme. Mokhtar Belmokhtar, les groupes du Sahel et ceux du mont Chaâmbi en sont un exemple. Il reste que la particularité de notre pays est que la promesse djihadiste n'attire plus grand monde, même pas les exclus et les marginaux. Il semble que le potentiel terroriste que détenait la société algérienne soit plus ou moins consommé. C'est aussi dû à une forte islamisation de la société et du régime politique, mais surtout à la destruction par les armes puis par les négociations des groupes terroristes. Une bonne preuve est l'évolution de la moyenne d'âge des terroristes dans les maquis. On constate que ce sont pour la plupart des quadras qui ont rejoint le maquis à la fin des années 1990 et qui ont survécu en faisant profil bas toutes ces années, même si on commence à voir à très faible mesure une génération d'adolescents nés dans les maquis et qui n'ont pas d'attaches avec le monde réel pour renforcer les rangs des maigres groupes encore actifs.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : L'Expression
Source : www.lexpressiondz.com