Mila - Revue de Presse

Le beau et le baril



On peut le déplorer, mais l'art a toujours dépendu des mécènes. Sans la folie amoureuse de leur sultan, comment les artistes du Taj Mahal auraient-ils pu réaliser leurs merveilles ' Sans l'or du Vatican, avec quoi Michel Ange aurait-il peint les fresques de la chapelle Sixtine ' On peut remonter loin dans le temps ou en descendre pour trouver quantité d'illustrations à ce propos, depuis les bas-reliefs des Pharaons jusqu'aux tenants du pop-art. Seules les premières formes d'expression ont échappé à cet axiome, à l'instar des gravures et peintures rupestres du Tassili. C'était peut-être l'âge d'or de l'art puisqu'il était alors complètement libre.Car toute dépendance a son prix et, peut-être, le véritable talent des artistes consiste-t-il à transcender la commande 'Mais bon, sans argent, l'art est souvent condamné à se confiner à l'espace intime des créateurs. C'est qu'il faut des fourmis généreuses pour permettre aux cigales de chanter, pour reprendre l'horrible fable de La Fontaine qui assimilait ainsi les artistes à des pique-assiettes, quand lui-même n'aurait pu vivre et écrire sans les duchesses qui l'entretinrent de leurs largesses, ni Madame de la Sablière qui l'hébergea vingt ans, nourri, blanchi et choyé. Faute de dames riches et éclairées, ce sont les Etats et les mécènes qui ont pris le relais.Aujourd'hui, alors que la récession semble s'installer dans le monde, en plus des milliers de travailleurs qui sont remerciés (de bien vouloir se retirer de la vie active), les artistes commencent à ressentir l'étau de la crise. Aux USA, où l'art dépend du secteur privé, les nouvelles en la matière pleuvent chaque jour. Le marché de l'art subit une contraction sans précédent, les riches collectionneurs préférant bien sûr surveiller les écrans boursiers que contempler des toiles de peintures. A Broadway, les pièces sont arrêtées prématurément et le directeur d'un grand théâtre de Chicago a déclaré au Monde : « Nous affrontons les temps les plus difficiles depuis quarante ou cinquante ans ».La crise cardiaque fatale d'un grand producteur de spectacles, propriétaire de 17 salles à New-York, a même été assimilée à un effet de la récession. Et on annonce que la plupart des musées américains sont au bord de la banqueroute. Pour l'instant, seul Hollywood paraît s'en sortir. Mais pour combien de temps encore 'En Algérie, où les arts dépendent essentiellement des deniers publics, il est certain que si le pétrole devait se dévaluer encore, la culture serait la première touchée par les restrictions. On l'a déjà vécu. Selon la fameuse définition d'Emile Henriot, « la culture est ce qui reste quand on a tout oublié ». Chez nous (et dans bien des ailleurs), ce serait plutôt : « quand on a tout dépensé ». Et il n'y a pas plus étrange, plus laid et plus triste sort pour un livre ou une 'uvre d'art que de dépendre d'un vulgaire baril empli d'un liquide noir et visqueux.
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)