Le défunt Youcef Sebti a consacré à l'oued des vers pour ses crues. Une région d'une cruelle beauté, dirait-on, qui aujourd'hui devient une vallée avalée par l'acier.À 55 km au sud-est du chef-lieu de la wilaya de Jijel, situé à quelque 350 km à l'est de la capitale, Alger, s'implante au c?ur d'une vallée, jadis verdoyante, un immense site, que d'aucuns considèrent qu'il a été dénaturé, pour devenir un méga-pôle industriel. C'est la zone industrielle de Bellara d'El-Milia, qui a fait couler beaucoup d'encre pour enfin devenir ce qu'elle est aujourd'hui : une grande zone industrielle.
Si l'industrialisation de cette zone a quelque chose de positif pour son impact sur l'essor économique de la région, l'implantation de méga-unités industrielles au c?ur de grands groupements d'habitations ne fait plus l'unanimité au sein de la population locale.
De plus en plus, des appréhensions se manifestent quant à ce choix de par son impact sur la santé des habitants et le devenir écologique de toute une région, connue par la diversité de son écosystème et la densité des monts forestiers qui l'entourent.
Sauf que ces appréhensions n'ont plus aucune signification, puisque le processus d'industrialisation de cette vallée est désormais irrémédiable avec l'émergence d'une centrale électrique et d'un complexe sidérurgique. De prime abord, El-Milia est une agglomération implantée dans la vallée de l'oued El-Kebir, au sein duquel ce grand pôle industriel a pris forme.
Certains récits d'histoire lient l'origine de son appellation à une époque où des gens, venant de Mila, prenaient rendez-vous dans cette vallée pour s'adonner à un certain négoce. Tiré de Mila, "El-Milia" est le nom donné à ces visiteurs que certaines autres versions indiquent qu'ils venaient rassembler les impôts prélevés de force au grand âarch des Ouled Aïdoune pour les remettre à l'administration turque.
C'est dans cette vallée que cette ville aurait pris naissance avec l'arrivée de ces "El-Miliens", qui furent les premiers à s'y installer. Et ce n'est qu'en 1860 qu'un village portant ce nom d'El-Milia voit le jour ; d'abord, par la réalisation d'un bordj (fort), pour faire le lien entre les multiples mechtas qui existaient autour de lui. Géographiquement, la région d'El-Milia appartient au grand massif de Collo.
Elle se trouve entourée des villes de Constantine et de Mila, au sud, de Jijel, à l'ouest, et de Skikda, à l'est. Faisant partie du Nord constantinois et de la Kabylie orientale (Basse-Kabylie), la région était l'un des bastions de la lutte armée lors de la guerre de Libération nationale. En 1871, elle avait connu sa grande révolte, celle des Ouled Aïdoune, qui avaient attaqué la tour militaire française, prenant même son contrôle.
Une zone à vocation agricole
Caractérisée par un relief montagneux accidenté, avec des monts occupant 80% de sa surface, dont certains culminent à 1 200 m d'altitude, la ville occupe une cuvette au sein de ces reliefs. Et c'est dans cette cuvette, au c?ur de l'agglomération urbaine, que la zone de Bellara a été implantée.
À une quinzaine de kilomètres plus au sud, est implanté, en amont, le méga-barrage de Beni Haroune, à Mila, qui a atténué les crues de la vallée de l'oued El-Kebir, où a été érigée cette zone.
Pour certains, c'est la nature de la région dans sa forme la plus authentique qui en a pris un coup, suite à l'industrialisation de cette vallée. Déjà, les montagnes l'entourant ont, à leur tour, été dénaturées par un déboisement sauvage et des incendies à répétition qui ont fini par décimer leur couvert végétal.
Cette nature verdoyante en aura pris d'autres coups dans le sillage de l'industrialisation de cette zone, jadis à vocation agricole, avant de devenir un site de sport et de loisirs. Tous les jeunes de cette ville trouvaient dans ce site, s'étendant sur 523 ha, leur seul lieu de détente.
La zone de Bellara, dont le site est désigné localement par le terme de "Lota", était l'endroit de prédilection des sportifs et des randonneurs. C'est dans ce site que se jouaient d'interminables parties de football, pendant que d'autres sportifs s'adonnaient à leur footing préféré. Et puis, subitement, tout s'en va et laisse place à un site complètement métamorphosé.
De l'annonce de la création d'une zone franche à Bellara, en 1997, qui n'a finalement jamais vu le jour, jusqu'à la concrétisation du premier projet industriel de la centrale électrique, lancé en 2013, ce site aura connu plusieurs péripéties.
Des péripéties qui se sont achevées par l'implantation d'un deuxième projet industriel, le complexe sidérurgique d'AQS, détenu à hauteur de 51% par Sider et le fonds national des investissements et 49% par le gouvernement qatari, représenté par le groupe qatari Steel. Lancé en 2015, celui-ci est déjà en phase de production du rond à béton.
D'une capacité de plus de 1 400 MW, l'autre projet industriel du site, la centrale électrique de Bellara en l'occurrence, a connu un immense retard dans sa réalisation, notamment dans les travaux de génie civil. Le consortium sud-coréen chargé de sa réalisation s'affaire toujours à parachever le montage de ses installations.
Il convient de souligner que cette centrale fait partie d'un lot de six autres installations de même type, réparties à travers plusieurs régions du pays.
Elles sont destinées à améliorer la capacité de production en énergie électrique du pays pour faire face à une consommation en constante hausse. La centrale électrique de Bellara a cependant une autre vocation, celle d'alimenter en électricité le complexe sidérurgique d'AQS.
Une partie de sa production est destinée à la consommation locale et le reste sera injecté dans le réseau national. Pour parer au retard dans la production de l'énergie électrique dans cette centrale, une ligne électrique de 64 km a été réalisée à partir de Oued El-Athmania, dans la wilaya de Mila, pour faire tourner l'usine sidérurgique.
En attendant l'entrée en production de cette centrale, c'est cette ligne qui fournit actuellement l'électricité au complexe. Pour de plus amples informations, nous avons vainement tenté de prendre attache avec un responsable d'AQS. Le chargé de communication de cette société n'a donné aucune suite à sa promesse de nous mettre en contact avec un responsable du complexe.
Erigée dans une agglomération urbaine
Pourtant, et dans le souci de faire enrichir ce reportage, nous avons souhaité en savoir plus sur le processus d'achèvement de cette usine, qui devait être officiellement livrée au plus tard à la fin de l'année passée, selon les prévisions annoncées. La pandémie de coronavirus a eu son impact sur ce processus, et depuis on n'en sait plus rien sur l'évolution des essais lancés pour livrer définitivement ce complexe.
La pollution sonore accompagnant ces essais n'a toujours pas été éliminée, ni atténuée, continuant de plonger dans l'inquiétude les riverains et les habitants de la ville d'El-Milia. Même si elles se mettent en sourdine par épisodes, ces nuisances continuent de polluer le climat sonore de la ville.
Pourtant, les responsables de l'usine se sont engagés auprès des services de l'environnement à respecter les normes retenues dans le cahier des charges en procédant à l'élimination graduelle des nuisances sonores.
Cette opération semble se prolonger dans le temps, au grand dépit d'une population craignant que cette pollution les accompagne pour le restant de leur vie. Et c'est là où se justifient toutes les craintes liées à l'implantation de ce complexe dans cette zone, érigée au c?ur d'une grande agglomération urbaine. À ces inquiétudes, les responsables d'AQS ne daignent pas apporter de clarifications dans un contexte où certains craignent d'autres impacts sur l'environnement de la région et la santé de la population.
Qu'à cela ne tienne, puisque même s'il y a un quelconque impact de cette nature, le mal sera déjà fait et aucun autre processus ne pourra le stopper avec l'émergence définitive de ces industries dans cette zone. En tout état de cause, ce complexe sidérurgique est prévu pour produire deux millions de tonnes d'acier avant de doubler, à terme, sa capacité pour atteindre les quatre millions de tonnes. Les travaux de son montage ont été réalisés par Danielli, une entreprise italienne spécialisée.
À sa livraison définitive, cette usine pourra offrir des postes d'emploi à quelque 1 800 personnes entre agents simples et personnels administratif et technique, dont une grande partie a déjà été recrutée. Quant à la vallée de l'oued El-Kebir au c?ur duquel ces installations industrielles ont été implantées, elle aura été transformée, et pour toujours.
Une mutation qui ne rime plus avec ces vers du poète et intellectuel de la région Youcef Sebti, assassiné en 1993, dans une ferme de l'INA d'El-Harrach, décrivant avec subtilité poétique les crues de l'oued El-Kebir d'avant l'industrialisation de la vallée : "Il se peut que l'oued El-Kebir déborde, qu'il envahisse vallées et plaines, qu'il emporte chênes, oliviers et troncs, qu'il recouvre de sa boue les terres, qu'il rejette de son ventre des poissons inertes."
Reportage réalisé par : ZOUIKRI AMOR
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Amor ZOUIKRI
Source : www.liberte-algerie.com