«Sur scène», l'émission de théâtre animée par Amir Nebbache sur Canal Algérie, a récemment diffusé les captations de L'homme aux sandales de caoutchouc et de El guerrab oua salihine réalisées respectivement en 1971 et 1982. L'un et l'autre des deux spectacles ont passé la rampe pour deux raisons différentes, pour ne dire inverses, le premier grâce à sa flamboyante distribution et l'autre en 1982, contrairement à 1966 lors de sa création, parce qu'il repose sur une pièce solidement charpentée à la fine et ciselée écriture. Mohamed Adar s'en rappelle comme si c'était hier?Mais pourquoi jeter le dévolu sur Adar ' Tout simplement parce qu'il figure à l'affiche de ces deux marquantes productions du répertoire théâtral national. Mais encore, si dans la seconde il fait montre d'une remarquable prestation d'acteur, dans la première, il fait pâle figure dans le personnage de Ho Chi Min.
Il s'est prêté au rappel des souvenirs, une occasion pour nous de regard rétrospectif et de restitution du contexte qui a vu naître ces deux créations. A l'époque, quelle fierté pour Adar, lui le comédien débutant, d'être sur scène aux côtés des Allal El Mouhib, Kasdarli, Kouiret, Agoumi, Sissani, Hadj Omar, Larbi Zekkal, alors des monstres sacrés de la scène, têtes d'affiche non par la grâce d'un star système inconnu en notre pays, mais des artistes qui ont gagné leur notoriété à la dure, comme grâce à leur talent : «J'aurais payé s'il le fallait pour le privilège de partager l'affiche avec ces poids lourds. Vous ne vous imaginez pas l'immensité de ces artistes !
En leur compagnie, on apprend. On ne peut pas être à côté de la plaque.» Et c'est précisément pourquoi cette pièce lourde, verbeuse, a été relativement bien reçue lors du 1er Festival national de théâtre dont elle a fait l'ouverture le 21 octobre 1971 au TNA. A l'occasion, le président Boumediène, alors président du Conseil de la Révolution, est dans la salle.
C'est la dernière fois qu'un chef de l'Etat algérien assiste à une représentation théâtrale. Cependant Errajel saheb en'nal el-matati, sur une traduction de M'hamed Benguettaf, dans une fluide et soutenue darja, a soulevé des difficultés de tous ordres. C'est un pavé de 275 pages, ce qui aurait nécessité une dizaine d'heures de spectacle ! Il a fallu sabrer dans le texte pour s'en tenir à une représentation de 2 heures 20 minutes résumant la lutte du peuple vietnamien en treize tableaux se recoupant à travers la confrontation d'une multitude de personnages de divers camps, français, vietnamiens, Viêt-Cong et américains.
C'est du théâtre documentaire mais pas à la façon d'un épique survol historique comme dans 132 ans de Kaki où les faits et les personnages sont rendus par de suggestives anecdotes figurées en de succincts tableaux, la narration ramassant le propos.
Yacine ne se reconnaît pas dans Errajel saheb en'nal el matati
Dans l'?uvre de Kateb Yacine, le didactisme est tel qu'elle verse dans le théâtre d'éducation politique. D'ailleurs, Yacine, qui a suivi de bout en bout le montage de la pièce et assisté aux répétions, ne s'est pas reconnu dans la traduction scénique qu'en a faite Mustapha Kateb. Ce dernier a été intraitable, ils ne lui permettent pas d'intervenir. Yacine en a été frustré. Lui a écrit sa pièce non dans la perspective d'une célébration de la lutte exemplaire du peuple vietnamien, mais en pensant à la leçon à tirer pour l'Algérie.
De son point de vue, une lutte de Libération nationale est en dernière analyse une lutte de classes, le Viêt Nam ayant en conséquence entamé la construction du socialisme. Cela n'a pas été le cas de l'Algérie, déplorait-il, qui s'est contentée de la phase nationaliste de sa lutte. En outre, le spectacle était surdéterminé par des considérations politiques internes mais aussi externes en particulier en rapport à un monde alors âprement bipolaire, la guerre du Viêt Nam en étant une tragique illustration.
En 1971, par ses massacres, les bombes et le napalm, elle faisait l'actualité mondiale au quotidien. L'Algérie était internationalement positionnée activement en faveur du Viêt Nam. Mustapha Kateb, pour avoir été le patron de la troupe du FLN lors de la guerre de Libération, sait ce que signifie répercuter la voix de l'Algérie. Après tout, le théâtre en Algérie est monopole étatique. L'affaire est si sensible que Taleb Ibrahimi assiste aux répétitions du spectacle. Adar se rappelle qu'il s'installait discrètement dans la salle.
L'ambassade du Viêt Nam répond positivement à la demande d'organiser des projections de films documentaires au profit des comédiens désireux de mieux connaître leurs personnages à travers ce que renvoient d'eux leurs images. La création de la production prend des allures de superproduction. Mustapha Kateb, en perfectionniste, a même loué des costumes de France pour un meilleur rendu scénique. Cependant, la force du spectacle est dans la direction des acteurs par un rigoureux Mustapha Kateb pour qui un comédien est celui qui compose un personnage. Ce sont eux qui ont sauvé le spectacle du naufrage.
«Mustapha Kateb est un grand directeur d'acteurs. Imaginez, j'ai passé deux à trois jours à revenir avec Sissani, mon partenaire, qui me faisait répéter une réflexion de mon personnage pour en rendre l'objectif. Idem par exemple pour Yahia Ben Mabrouk qu'il fallait défaire de la tentation de ramener à lui le personnage et d'une interprétation dans le style de la comédie légère dans laquelle il excellait.» Mais dans le lot, à l'opposé de ses partenaires, Adar a été privé de composer son personnage et de s'illustrer brillamment comme il l'avait fait une année avant dans El khobza d'Alloula. Ho Chi Min qu'il campe étant très connu, il lui est demandé de s'en tenir à l'icône d'un oncle Ho tel que la renvoient les images des médias de l'époque.
Mais encore, son personnage n'est pas le rôle phare selon ce que suggère le titre de la pièce.
Il n'est qu'un fil conducteur dans une saga qui, dans une mise en perspective internationaliste, évoque toutes les luttes anti-impérialistes à travers le monde. Et lorsqu'Adar a tenté s'approprier ce héros dans un tableau où il était jeune, et donc encore inconnu, Kateb Yacine qu'il consulte l'en dissuade. Il lui signale que l'oncle Ho était mature dans sa jeunesse. Pour rappel, Yacine a été plusieurs fois au Viêt Nam et s'était documenté à fond avant d'écrire sa pièce.
El guerrab n'est pas du théâtre jetable
Contre mauvaise fortune, Adar va se rattraper dans d'autres spectacles comme en 1982, dans la reprise de El guerrab oua salihine, créé seize années plus tôt par Ould Abderrahmane Kaki. Par un singulier hasard, dans cette reprise supervisée par Mohamed Benmohamed, si tous ses compagnons de scène ne sont pas convaincants, lui fait étalage de son talent, composant de façon époustouflante un m'rabet, serviteur du mausolée d'un saint. Il est même meilleur que dans le personnage du mémorable de Si Ali, l'écrivain public de El Khobza. Il s'est lâché, comme on dit, d'un acteur qui se libère de toute contrainte dans l'incarnation de son personnage.
Cela n'a pas été le cas de Sirat qui s'est tenu à un «minimum syndical» dans celui du derouiche. Didène pouvait facilement tirer la couverture à lui et faire de l'ombre à ses compagnons de scène. Ses camardes également se contentent pour l'essentiel de la posture dans l'archétype sans consistance et de réciter leurs réparties ou, au mieux, à déclamer leurs répliques à l'emporte-pièce. Adar est le seul à donner une épaisseur psychologique à son personnage et y être crédible.
Ce même spectacle en 1966, se souvient-il, sous la direction d'Ould Abderrahmane Kaki, c'était un régal : «Je me rappelle en particulier de Mazouz Ould Abderrahmane, le frère de Kaki, éblouissant dans le rôle de l'aveugle comme de Afifa dans celui de Halima l'aveugle.» Pour ceux qui ne connaissent pas la pièce, elle rapporte les pérégrinations de trois vénérés marabouts revenant du paradis vers l'ici-bas dans une contrée endurant une terrible disette.
Personne ne veut ou ne peut leur accorder l'hospitalité, sauf Halima qui, pour les sustenter, fait le sacrifice de sa chèvre, son unique bien. Les marabouts, en guise de reconnaissance, la couvrent de richesses et de bienfaits dont celui de lui faire retrouver la vue. Mue par sa naïveté et sa générosité, elle se répand en prodigalités envers les autres. Sauf que c'est un contre-productif assistanat dont abusent quelques profiteurs sans scrupules. La question de l'éthique et de la morale est ainsi posée.
La presse gouvernementale, elle, a fait d'El Guerrab une dénonciation du maraboutisme, ce dernier était alors l'objet d'épisodiques opérations de dénigrement en faveur du courant oulémiste alors soutien du régime. Faisant passer le maraboutisme pour une création de la colonisation, les oulémas s'attaquent à lui parce qu'ils véhiculent l'idéologie wahhabite comme cela est apparu clairement ces dernières années dans les attaques contre les fêtes votives comme le Mawlid Ennabaoui.
Or, à voir la pièce et lire le texte, Kaki n'était ni pour contre le maraboutisme. La pièce interpelle doublement le public d'abord au plan de son imaginaire, à l'époque, plus en phase avec le patrimoine populaire maghrébin et un islam populaire. Il adhère au merveilleux que véhicule la pièce empruntant dans la narration à l'art du verbe des aèdes en burnous.
Mêlant dialectal pour les dialogues et narration empruntant dans sa forme au chi'r el melhoun dans une diglossie toute en nuance. Car au plan de la dramaturgie, dans sa structure narrative, le spectacle articule harmonieusement l'épique et le dramatique. Par ailleurs, le public est interpellé par la situation socioéconomique de la contrée évoquée et qui renvoie cruellement à celle de l'Algérie de 1966, celle de la misère abyssale et de la pénurie en matière d'emploi, le pays organisant l'émigration de ses chômeurs par fournées entières. L'économie rentière et l'assistanat n'a pas cours. Les métiers de misère pullulent.
Cependant la pièce ne peut être figée dans le contexte qui l'a vue naître : «Avec Kaki on n'est pas dans du théâtre jetable, celui qui s'inscrit dans la conjoncture du moment. En ce sens, il est dans l'universalité.» Pour conclure, il reste une remarque à propos de la distanciation dont il est souvent question quand il s'agit de théâtre halqa. Au vu de la captation du spectacle réalisée par Mustapha Benharrat, le narrateur ou goual, ne l'introduit aucunement. Il n'intervient d'ailleurs qu'à trois reprises sur plus de 2 heures de spectacle. Même placé en incrustation et portant costume cravate, Osmane Fethi, qui le campe, par l'emphase dans sa narration, consolide au contraire la mystification du spectateur en renforçant l'emprise de la fiction.
Le quatrième mur demeure solidement présent. Par contre, c'est à un autre moment qu'il s'écroule lorsqu'un personnage dialoguant avec les trois marabouts s'énerve contre eux à leur façon de lui répondre à l'unisson dans les mêmes termes.
Le comique est tel que le public rit de cet artifice tourné en ridicule par son auteur comme un clin d'?il complice au public. Là, l'identification n'opère plus et la distanciation introduite autrement agit. Mais un bref instant seulement, parce qu'illico-presto le spectateur est repris en main par la fiction.
Lorsque le festival national n'était pas spécifié de théâtre professionnel
Le Festival national de théâtre n'était pas à ses débuts étiqueté de théâtre professionnel. Le TNA est l'unique théâtre d'Etat avec six salles de représentation lui appartenant et qui deviennent après la décentralisation des théâtres régionaux. En la première édition par exemple, sur les onze troupes d'amateurs ayant participé au festival de Mostaganem, huit d'entre elles sont invités, ce qui rappelle le poids numérique du théâtre d'amateurs dans l'activité théâtrale d'alors. C'est d'ailleurs de ce vivier que seront puisés les sociétaires des théâtres régionaux qui vont être érigés. A ce festival participe également une troupe indépendante, la troupe du théâtre populaire ou TTP, eh oui, malgré l'étatisation ! C'est celle de Hassan El Hassani. Il convient de rappeler que cette dérogation a été admise parce Hassan El Hassani bénéficiait de la couverture du FLN tout comme plus tard Slimane Ben Aïssa, dans les années 1980, de la tutelle de Sonelec, une entreprise publique. Quant à la participation étrangère, ce sont des compagnies des pays arabes. Savez-vous qu'après sa première édition, la scène du festival devient dans les suivantes celle du théâtre antique de Timgad qui aujourd'hui est dédié, comme Djemila, qu'aux concerts de musique '
La seconde vie d'un burnous présidentiel
Ben Bella est l'unique président à avoir été un assidu spectateur de théâtre. Ami de Mohamed Boudia, il répondait systématiquement à ses invitations aux générales du TNA. La dernière fois, cela s'est produit en 1965 au théâtre romain de Timgad où était donné Soltane el haïr de Tewfik el Hakim, mis en scène par Alloula avec une prestigieuse distribution avec en tête Habib Réda, le jeune premier du théâtre algérien avant l'indépendance, héros de la Bataille d'Alger et ancien condamné à mort. Détail piquant sachant que Ben Bella sera accusé d'une ambition dictatoriale et qu'il réprime sans pitié toute opposition, la pièce rapporte les soucis d'un monarque mamelouk. Une rumeur persistante remet en cause sa légitimité sur le trône au motif qu'il est un ancien esclave. Doit-il recourir à la répression pour se maintenir au pouvoir ' Ben Bella ne s'en émeut de rien. Très proche des comédiens, se rappelle Adar, il passe un bon moment avec eux mais en partant, il oublie ou laisse son burnous à quelqu'un. Le coup d'Etat intervient juste après sans que le burnous présidentiel puisse être rendu à son propriétaire. Comment le pouvait-on ' Cependant, on ne sait comment, il a atterri au TR d'Oran. C'est lors de la reprise en 1982 d'El guerrab oua salahine qu'il est réapparu sur les épaules du personnage d'El Fassi, campé par Tayeb Ramdane. Où est ?il aujourd'hui '
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : M Kali
Source : www.elwatan.com