La célébration de ce 54e anniversaire du 1er Novembre ne déroge pas aux précédentes : processions solennelles et discrètes sur les cimetières des martyrs, serments de fidélité ânonnés sur les mêmes tribunes et profusion de chants patriotiques dont le répertoire est depuis longtemps gagné par la glaciation. Le rituel est figé sur ces années d'état de grâce qui ont suivi le recouvrement de l'indépendance et durant lesquelles l'aura exceptionnelle et toute fraîche dans les mémoires de la grande victoire sur l'occupant suffisait à mobiliser le pays et lui faire revendiquer la date comme celle de sa renaissance. Mais depuis, l'Algérie a dû composer avec les épreuves de sa souveraineté, les ratages successifs de ses dirigeants, leurs trahisons ordinaires ou simplement leur incapacité à hisser la réalité à la mesure des sacrifices consentis.Le manque d'imagination ou de générosité qui caractérise la célébration des fêtes nationales suffit à rappeler, plusieurs fois dans l'année, que quelque chose de profond ne tourne pas rond dans la logique des gouvernants. Car combien sont-ils aujourd'hui, jeunes et moins jeunes, à se sentir « concernés » par l'évènement, à injecter cette touche fraîche et populaire dans ce cérémonial guindé et réglé sur le protocole primaire des estrades officielles ' Dangereusement, la rupture tend à être comptabilisée dans le registre déjà fourni des séquences de la vie nationale réduites à se vivre comme un moment exclusif de retrouvailles entre les différents tenants du pouvoir politique. Celui-ci, édifié sur la ravageuse idée de la légitimité historique, allant jusqu'à se regrouper en « famille révolutionnaire », a usé jusqu'à la moelle un idéal qui ailleurs se transmet de génération en génération et irrigue assidûment cette conscience nationale sans laquelle aucune idée de l'Etat ne serait possible.54 ans après l'épique sursaut de jeunes Algériens qui avaient d'autres ambitions pour leur pays que la destinée a-historique du colonisé, d'autres jeunes Algériens préfèrent risquer la mort en Méditerranée plutôt que de subir la vie infamante du laissé-pour-compte. C'est sans doute le même malaise, le même refus radical de céder qui ont fait que les jeunes animateurs du mouvement des archs aient mené, il y a quelques années, cette action à la fois pathétique et inspirée de « réappropriation des dates historiques nationales ».54 ans après, la polémique ressurgit de plus belle sur l'authenticité de contingents de moudjahidine mettant sur la défensive un ministère qui, incapable de trancher dans le vif, persiste à monopoliser jusqu'à la thématique du patriotisme dans le pays.Enfin, 54 ans après, les concepteurs de la révision constitutionnelle jugent nécessaire de prévoir « la protection des symboles de la glorieuse Révolution » afin que « nul ne puisse y toucher, les altérer ou les manipuler ». Il y a manifestement problème dans la gestion de l'héritage glorieux, sans doute parce que la révolution de Novembre reste un enjeu de pouvoir et n'a pas été encore assimilée comme réalisation nationale dont l'évocation dynamique permettrait à la nation de se ressourcer et de ressouder ses composantes devant l'adversité. La formidable conviction de Ben M'hidi, pariant qu'il suffisait de mettre la Révolution dans la rue pour que le peuple l'adopte, si elle s'est réalisée dans le feu de la lutte, résonne aujourd'hui, par défaut, comme un retentissant désaveu à ceux qui ont accaparé le mérite de l'avoir menée.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mourad Slimani
Source : www.elwatan.com