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Erreur de casting '



Erreur de casting '
Par Boualem AissaouiComme toutes les nuits depuis un mois, il a travaillé jusqu'à l'aube. Séquences nuit. Le film, fruit d'une rencontre féconde avec une auteure de nouvelles dont l'inspiration vagabonde sans cesse dans «la mémoire des noms et des lieux», bien au-delà des frontières héroïques où elle est née, et dans la préparation duquel il s'est investi il y a plus de trois ans, prenait forme, après bien des épreuves, dans ces merveilleux patios du palais du dernier bey de Constantine.Il faut dire que la créature mi-ange, mi-démon qui avait sévi au département ministériel en charge de l'activité cinématographique, croyant que la charge était «sahla-mahla» au point de mélanger «vie privée et vie publique» et d'oser maintenir, entre autres injustices, le projet en otage pour faciliter le passage à un ouvrage qui porte à la source son nom propre et dont le propos à l'écran s'avèrera aux antipodes de la thématique de la manifestation publique au financement de laquelle il avait abusivement émargé, avait été rendue enfin à ses terres favorites, là où elle aura tout le temps, pour une salutaire «rééducation», de méditer sur les avantages et les inconvénients du battement des cils et des airs de séduction qui ne peuvent indéfiniment remplacer des diplômes pourtant de grande facture mais mal assumés, et surtout l'expérience sérieuse des affaires de l'Etat qu'il lui reste à acquérir. Ici, dans ce palais savamment restauré et transformé si justement en musée, les parfums d'oranger se mélangent dans un secret dosage à l'odeur généreuse des jasmins et ajoutent à la féerie de l'endroit où on entre la tête haute, à l'image de celle de son bâtisseur, dans les riches collections du patrimoine culturel national après de longues années d'oubli dénoncées par d'infatigables chercheurs et amoureux de l'ancienne capitale de l'Algérie numide, qui ont su puiser patiemment dans les archives, les raisons et la trame de leur travail de mémoire pour que soit reconnue enfin, à Hadj Ahmed, le plus algérien des beys de l'époque ottomane en Algérie, une juste place dans l'histoire de la résistance algérienne à l'agression française de 1830. Un homme dont la lutte et l'insoumission dureront près de vingt ans et ne cesseront que lorsque la machine de guerre coloniale lancée à sa poursuite aura raison de ses partisans et de ses soutiens. Le film ' Un mélange d'histoire et de romance, un hommage à un gouvernant cultivé et à sa longue opposition politique et armée à l'occupation coloniale rampante et dévastatrice qui n'avait réussi à atteindre la cité antique, élevée au sommet d'un majestueux rocher et défendue par une population fière et rebelle, le plus souvent à mains nues, qu'au prix de deux grandes batailles restées célèbres dans les livres d'histoire.Un hymne également à la mobilisation des grandes tribus de l'est du pays qui ont su nouer des alliances pour combattre, comme elles savent le faire, les colonnes de la colonisation avec un art de la résistance et de la guerre nulle part enseigné...Laissons le film se faire dans la discrétion souhaitée par ses auteurs pendant que d'autres font insolemment dans les «faux premiers tours de manivelle» pour justifier simplement, dit-on en coulisses, le versement d'une subvention de crainte, sans doute, qu'elle ne soit remise en cause, laissons surtout à ceux auxquels l'œuvre est destinée dans des salles de cinéma qui n'arrêtent pas depuis longtemps de «se réhabiliter» d'un ministre à un autre, le soin plus tard de le juger”'quelques heures de sommeil chahuté par la lumière du jour qui se profile malicieusement derrière les rideaux de sa chambre d'hôtel.Les yeux alourdis par l'accumulation de nuits blanches, il entend soudain une sonnerie de téléphone.A cet instant, il vacille entre le rêve et la réalité.Au bout du fil, une voix accueillante dont les premiers mots révèlent une parfaite maîtrise de sa tâche, s'annonce comme la secrétaire du cabinet du Premier ministre de la République.Aussitèt, il est informé officiellement par le canal le plus autorisé que le premier magistrat du pays le désigne membre d'un haut comité des sages et que l'installation solennelle est fixée dans cinq jours au Palais du gouvernement.Il exprime à son interlocuteur, qui a rang de ministre, sa reconnaissance au président de la République et dit sa volonté et son engagement à contribuer au développement et à la promotion d'un secteur dans les institutions duquel il a assumé très jeune différents postes de responsabilité dès la fin de ses études universitaires, il y a de cela près de cinquante ans.Vingt-quatre heures plus tard, c'est le président du Haut-Comité des sages nouvellement investi, un homme de grande expérience, à la compétence et à l'élégance reconnues dans les fonctions éditoriales et directoriales supérieures qui furent les siennes, qui lui présente ses félicitations et lui apprend peu après que l'installation du Haut-Comité des sages est reportée par le centre de décision à une date qui lui sera communiquée.En attendant, il est toujours à l'ouvrage selon le plan de travail qu'il s'est fixé mais, à vrai dire, il a hâte maintenant de voir le générique de fin défiler et de se mettre en conformité avec les conditions réglementaires qui s'attachent à la qualité de membre du Haut-Comité des sages que la décision présidentielle lui confère et à se démettre de toute fonction directe ou indirecte incompatible avec son nouveau statut. Pour avoir fait partie de la première commission de préparation de la loi portant libéralisation de l'activité, que le Haut-comité des sages, appelons-le ainsi, est chargé de réguler aujourd'hui, il sait que les membres de cette institution indépendante ne doivent disposer d'aucun lien direct ou indirect avec l'activité qu'ils ont la charge de réguler, tout au long de leur mandat et bien au-delà , et c'est bien conscient de cela et dans cet esprit qu'il avait accueilli la décision du président de la République.Ayant émis le souhait auprès du président du Haut-Comité des sages d'être informé dans la mesure du possible de l'installation officielle quarante-huit heures à l'avance pour pouvoir rejoindre la capitale et se présenter dans le costume qui sied à une cérémonie d'Etat en lieu et place de la tenue de travail qu'il reconduit à quelques détails près depuis plusieurs semaines, il continue d'enchaîner les séquences dans un décor qui le renvoie près de deux siècles en arrière et des situations où les calculs, les rebondissements, et surtout les retournements joués sur le mode de la fiction n'ont rien à envier, il ne le sait pas encore, à ce qu'il va vivre bientôt.Bien qu'exerçant à titre privé depuis près de vingt-six ans maintenant, il a toujours œuvré, lui reconnaît-on, dans un esprit de service public dans le métier qui est le sien, à la promotion par l'image et le son, du patrimoine culturel national matériel et immatériel, visitant et revisitant les moindres recoins du pays qui portent ici et là l'empreinte de la Préhistoire, racontent une page d'histoire contemporaine et renseignent sur la profondeur historique de ce pays décidément né pour être sans cesse convoité, un pays connu pour ses révoltes toujours recommencées, ses hauts faits de résistance et ses luttes légendaires pour la reconquête de sa liberté quel qu'en soit le prix.Un beau et grand pays, avec son immensité territoriale, des paysages enchanteurs, des richesses naturelles du sol et du sous-sol capables de nourrir, lorsqu'elles sont exploitées avec raison, plusieurs générations, mais un pays qui vit mal, de façon épisodique, sa gouvernance, que ce soit à l'échelle de l'exercice du pouvoir ou du côté de l'opposition légale.Mais à franchement parler, sans faire dans le défaitisme, existe-t-il de nos jours de par le monde des exemples de gouvernances justes, stables et durables dont les modes de fonctionnement respectent en tous temps et en tous lieux les libertés démocratiques des individus et des peuples, travaillent à la prééminence de l'esprit sur la matière, à la force du droit sur l'arbitraire, s'interdissent, notamment dans les pays du Sud, de vieillir au pouvoir ou de céder à la tentation dynastique en poussant le «sacrifice» jusqu'à préparer un des leurs à leur propre succession ' N'a-t-on pas vu dans une superpuissance du Nord des familles «régnantes» de père en fils ou en fratrie durant toute une génération, des citoyens armés jusqu'aux dents dès leur jeune âge pour défendre leurs biens, leur vies et la couleur de leur peau avec «permis de tuer» acheté le plus souvent avec une facilité criminelle dans le kiosque du coin dans cette méga-démocratie auto-proclamée qui prétend faire ailleurs le gendarme ' Et à l'opposé de ce «système démocratique» de création somme toute récente, fabricant et exportateur de violence, qui enfourche à intervalles réguliers le cheval des droits de l'homme pour s'en aller détruire des pays et des civilisations plusieurs fois millénaires, qui détient à côté de fantastiques performances dans l'innovation et la recherche scientifique, le record des folles tueries de masse ; que dire des pays qui chantent depuis des décennies «l'homme nouveau», où le pouvoir appartient «forcément» au peuple mais se négocie maintenant entre frères révolutionnaires au sens propre du mot lorsqu'il ne se transfère pas automatiquement de père en fils dans un faste qui ferait rougir les monarchies les plus excentriques ' Quel regard porter sur cette vieille puissance de l'Est démembrée par sa propre classe politique, qui revient en force sur la scène internationale et où le sommet de l'Etat passe sans discontinuer ces dernières années, des mains du Premier ministre à son Président et inversement ' Fier d'appartenir à un pays qui travaille jour et nuit à la défense de son intégrité territoriale sur les terres, dans le ciel et sur les mers, qui conduit la tête haute une politique étrangère où le droit des peuples à l'autodétermination et à la souveraineté ne connaît aucun marchandage, un pays, pour ne citer que ces fronts majeurs, où les écoles et les universités se comptent par milliers et les élèves par millions, un pays qui a fait le défi de loger décemment ses populations à bras-le-corps, où les infrastructures routières modernes font défiler de belles cartes postales de chaque côté du parcours et raccourcissent grandement les distances, il est de ceux qui pensent que pour être crédible, la critique du reste légitime du mode de gouvernance doit reconnaître, comme de larges couches du «parti du peuple» l'ont fait, que beaucoup de choses ont changé.En même temps, sans faire dans la leçon, il sait que ce serait faire preuve d'un «optimisme béat» que de baisser les yeux devant les déficits sur le plan politique, économique, social et culturel qui restent à combler en termes de quantité et de qualité, les atteintes aux droits des personnes, les actes de corruption à combattre et à effacer de la vie publique, l'alternance au pouvoir à laquelle s'imposent plus que jamais la transparence et le respect des textes constitutionnels à l'abri des interférences des lobbies quels qu'ils soient, et bien d'autres chantiers où la critique devrait exceller en propositions novatrices sans nécessairement noircir le tableau d'en face.Fidèle à ses convictions même dans l'épreuve depuis les premières et folles années estudiantines de l'Algérie fraîchement indépendante et effervescente dont il partage à ce jour des souvenirs émus avec ses compagnons de route les plus authentiques, se refusant à toute appartenance partisane, considérant sans qu'il ait besoin d'agrément que l'unique parti durable est celui du travail, dans le respect, bien sûr, des «associations à caractère politique» qui ont fondé le multipartisme et parmi elles, celles qui sont ancrées dans les valeurs de Novembre et militent par les paroles et les actes pour le progrès et la justice sociale, combattent l'extrémisme sous toutes ses formes et la corruption où qu'elle soit, et dans le programme desquelles il peut se reconnaître en tant que citoyen, il se surprend par moment entre deux claquements de clap, à s'interroger sur la complexité de la tâche à laquelle il est officiellement appelé. Est-ce la densité de son parcours que renseigne sa biographie, son ancienneté professionnelle, la connaissance et la pratique de l'activité qui est la sienne et qui connaît depuis l'intrusion d'entités informelles, une anarchie et des dérives insupportables, qui invitent à l'assainissement des lieux et à une régulation d'une absolue urgence, est-ce ses contributions et ses propositions dans le sens de la refondation et de la performance de ce secteur stratégique dans sa dimension publique et privée, qui ont motivé le choix qui s'est porté sur son nom 'Sera-t-il en mesure d'adhérer à un discours pragmatique forcément porté vers le «ménagement», lui qui avait soutenu dans des déclarations publiques que les «entités informelles» dont il est question plus haut étaient parfaitement «hors la loi» et un défi à l'idée même d'un Etat de droit en formation 'Sa volonté de terminer sa carrière professionnelle au cœur du service public, dans une institution souveraine dans ses textes fondateurs, prenait cependant le dessus sur toute autre considération.Dans son intime conviction, il pensait pouvoir apporter auprès d'autres parties patriotes, une dernière contribution au secteur public dans les valeurs saines duquel il s'est construit, dans un contexte où les forces du mal externes expertes dans la manipulation de l'image et le courant rétrograde interne qui renaît chaque fois de ses cendres, persistent dans leurs registres respectifs, à vouloir bouleverser l'ordre des saisons et à tenter d'imposer un «printemps dévastateur» à un peuple qui a connu, plus d'une fois, des «printemps libérateurs». Sans que l'annonce ne soit faite officiellement, sous couvert de «sources bien informées» comme il est d'usage sur la scène médiatique, la composition de la Haute Autorité apparaissait aussitôt dans les journaux de grande audience et dès cet instant, les messages de félicitations commençaient à affluer en provenance d'amis et de relations professionnelles publiques et privées qui applaudissaient sincèrement et hautement à la décision du président de la République.Bien qu'il fût ému par les marques de sympathie sincères qu'on lui témoignait, Il n'eut de cesse de demander aux uns et aux autres d'attendre la cérémonie officielle d'installation de la Haute Autorité avant de célébrer la naissance de celle-ci. Il ne pouvait pas mieux dire.Les semaines se succédaient et le mois de Ramadhan approchait à grandes enjambées sans qu'aucune information lui parvienne quant à la date d'installation officielle de la Haute Autorité.Ce silence, dont la presse s'était saisi à juste titre, «révélant» que la liste diffusée n'avait pas reçu «l'aval de tous les pèles de décision» et que de nouveaux noms seraient annoncés, a fini par lui imposer de graves interrogations. Comment une haute institution dont la nomination des membres relève de l'autorité du seul président de la République peut-elle être malmenée dès sa naissance 'Bien que la scène nationale soit malheureusement riche depuis bien longtemps de situations rocambolesques devenues parfois anecdotiques qui ont porté un sérieux coup à l'autorité de l'Etat où les nominations de la veille virent au cauchemar pour les intéressés «décommandés» le lendemain même ou au mieux «débarqués» quinze jours à peine après leur installation, et bien que diverses analyses partisanes ou indépendantes regorgent ces derniers temps de questionnements sur l'unicité du pouvoir de décision, il ne voulait pas croire qu'on pouvait toucher à la parole ou à un acte du Président, une fois l'annonce faite officiellement aux personnes concernées par l'institution habilitée en la matière. Les jours passent sous l'empreinte du Ramadhan et ses couleurs diurnes et nocturnes, lorsqu'un journal électronique de grande audience en Algérie, généralement bien informé, apprend à ses lecteurs que l'installation de la Haute Autorité dont il s'agit est fixée”? au lendemain.Aucune invitation ne lui ayant été adressée, il se contente de suivre l'évènement sur la chaîne de télévision publique et appelle le soir même le président de la Haute Autorité pour lui présenter ses félicitations et l'assurer de sa disponibilité technique pour l'aider dans sa délicate mission au cas où il le souhaiterait, regrettant simplement, alors qu'il n'avait absolument rien demandé, d'être maltraité dans sa dignité par celui qui a parlé une première fois au nom du président de la République puis s'est définitivement tu. Est-il vraiment besoin de dire de quelle Haute Autorité il s'agit 'S'ajoutant à la liste de ceux qui ont connu des situations similaires, il s'est juré d'en faire état avec sérénité, continuant de croire que rien n'est jamais perdu pour celui qui a le pays au cœur, tout simplement parce qu'il n'a jamais rien demandé en échange ni dans la réalité ni dans la fiction.
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