Seize heures. La localité de Sidi Youcef est quasiment déserte. Quelques jeunes adolescents somnolent adossés à des murs, quelques véhicules traversent l?agglomération sans s?arrêter. Ce calme involontaire semble anachronique. La mémoire n?agit plus ou ne réagit plus. On ne regarde pas en arrière ni devant d?ailleurs. On pose les yeux partout, sauf là où il le faut. Là où cela fait le plus mal. Durement éprouvés par le terrorisme, notamment par un massacre collectif qui avait décimé 19 familles et endeuillé tous les alentours, les habitants de Sidi Youcef n?ont pourtant rien oublié. Si beaucoup préfèrent éviter ce sujet, les familles qui ont été touchées dans leur chair semble vouloir encore en parler, comme pour exorciser ce mal qui persiste dans leur mémoire collective. On se demande donc qu?elle est leur réaction en ce jour où on tranche sur la question de la réconciliation et du pardon. Autant commencer par chercher un centre de vote pour prendre la température. On fait plusieurs tours avant d?en trouver un, une école qui porte le nom de la localité. A l?intérieur, on ne se bouscule pas franchement pour accomplir son devoir électoral. M. Boukercha, le chef du centre de vote, nous affirme cependant qu?il y a eu beaucoup de monde et qu?il estimait le taux de participation à plus de 40% à 15h. Le lien entre ce chiffre et le fait que de nombreuse familles aient été touchées par le terrorisme ne lui traverse pas l?esprit. « Il n?y a pas de victimes du terrorisme ni de rescapés ici, ils ont tous été relogés dans d?autres localités », nous affirme-t-il pour nous éviter. Pourtant, le premier citoyen questionné, à deux mètres de l?établissement scolaire, nous affirme le contraire. Et pour preuve, il appelle un homme et son fils. Si Abdelhamid a perdu son frère et toute la famille de celui-ci lors de cette nuit tragique. Le lieu du massacre se trouve à quelques encablures, mais il n?y a plus remis les pieds. Les souvenirs sont encore vivaces et la blessure à vif. La réconciliation ? « On n?a pas le choix, de toutes les façons c?est à Dieu que revient la décision finale. » Si Abdelhamid ne peut qu?accepter ou se résigner... Ce qui au fond revient au même. Tout ce qu?il souhaite aujourd?hui, c?est que ses enfants puissent s?en tirer. L?un d?entre eux, Yacine, 17 ans, a été renvoyé du CEM. « Chaque matin, il accompagne ses camardes jusqu?aux portes de l?école et revient bredouille après la fermeture. Malgré le dossier médical que j?ai présenté au directeur, celui-ci n?a rien pu faire. Le dernier espoir qui me reste est de me présenter à l?Académie, peut-être qu?on pourra m?aider à le réintégrer », nous raconte le père affligé. Son fils a été très éprouvé par le massacre de 1997. La famille se trouvait à un mariage pour la nuit. Alerté par des voisins, si Abdelhamid revient, quelques heures après le départ des criminels, vers les 6h du matin, et trouve le plus désolant des spectacles. Les images tragiques sont restées imprimées dans sa mémoire et celle des siens. Il nous propose d?aller voir la psychologue qui suit son fils, juste à côté de l?école et en face de son immeuble, dans le secteur sanitaire construit depuis trois ans. Mme Azzoug, psychologue clinicienne, nous confirme que l?adolescent est traumatisé et qu?elle le suit depuis cette tragédie. Elle nous explique aussi qu?il y a beaucoup d?enfants dont le cas est similaire et même plus grave que celui de Yacine. « Hanane, 15 ans, elle, a reçu des coups de feu ; Assia, 19 ans, un coup de hache à la tête ; idem pour Kamel, 16 ans... Ils sont nombreux et tous encore très éprouvés psychologiquement et physiquement par cette nuit... Ils se rappellent de tout, de chaque détail », nous raconte-t-elle. Et comment ne pas se rappeler alors que les séquelles physiques sont encore là pour réveiller la mémoire la plus défaillante, la plus hésitante, et alors que ces enfants ont été mal pris en charge médicalement. La charte pour la réconciliation nationale ? « Oui, elle leur a été expliquée, mais tout ce qui leur importe pour l?instant, c?est d?être pris en charge par des médecins, de retrouver une bonne santé », nous répond la psychologue. Elle ajoute, cependant, que ces enfants sont loin d?avoir pardonné. « J?ai demandé à Hanane ce qu?elle ferait si elle se retrouvait en face du terroriste qui a tué toute sa famille. Elle a répondu qu?elle le tuerait. » C?est sur ces mots, qu?on ne peut ni commenter ni juger, qu?on se retire du bureau de la psychologue et de cette localité où les espérances sont si ignorées.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Zineb Merzouk
Source : www.elwatan.com