Dans le Roman national, les rôles sont bien distribués. Dans le politique, mais aussi dans l'imaginaire, le cinéma, le sketches de l'ENTV. Observez : le calendrier symbolique national parle toujours, et éternellement, de deux périodes. Avant 62, mais pas plus haut que 54. Et après 62 et jusqu'à la fin des temps et des budgets. Les gens d'avant l'indépendance sont filmés dans de meilleures postures. Ils ne mangent pas, ne sont pas cupides et goinfres, ne vont pas aux toilettes et ne parlent que de sacrifices, d'hymne, de l'Algérie et victoires. C'est l'épopée nationale, encore sous monopole, idéalisée jusqu'à ressembler à une pub pour peuple et interdite à la caméra sauf sur autorisation des anciens moudjahiddine, c'est-à-dire les acteurs qui détiennent le monopole de la réalisation, production et distribution de l'histoire nationale.
Après 62 ' Etrangement, le casting change dans l'imaginaire institutionnel : là, on filme le peuple. De deux façons : soit en posture de remerciement pour les Pères de la nation et autres corps assimilés. Soit en posture de goinfrerie, cupidité, famine et ruse. Dans les sketches algériens (le rire étant le reflet de ce que pense la collectivité d'elle-même ou des autres), le peuple est présenté comme un misérable affamé, malicieux et roublard. On y parle tout le temps de ventre et de paniers, de prix et de pénurie, de salaires et de voisins envieux. La cupidité est l'une des intrigues constante du rire institutionnel, ses sketches, TV et humours de masse. Eternellement il s'agit du rural naïf, du citadin cupide (esthétique boumediennienne de lutte contre l'exode rural), de jeune insolent, de femme à la cuisine, grincheuse et méchante, de voisins envieux, de riche illégitime (le bourgeois ennemi du peuple), de la jeune fille belle mais égarée et des vieux toujours pédagogues, malades, culpabilisants et gémissants sur l'ingratitude ambiante.
Le peuple d'après 62 est filmé avec le regard qu'avait le colon sur l'indigène. Etrange reconduction optique.
Ce casting est bien sur le produit dérivé d'une idéologie, un imaginaire et une représentation de soi, par le régime et de l'autre aussi. Ce casting est aujourd'hui reconduit par les étranges chaînes TV privées, nées prématurées, confirmant qu'il s'agit d'une culture. L'imaginaire institutionnel reste donc l'expression directe de la perception de la génération avant 62 et leurs sous-traitants, sur les nés après l'indépendance. Une vision inconsciente, palpable, réelle, indéchiffrable immédiatement mais réelle. Une idéologie surtout. L'expression violente du mépris, de la gêne, de la hiérarchie de castes, du féodalisme. Le décolonisateur a souvent l'humour grossier, la ruse vive et le rire méchant et lourd. Il ne peut pas rire de lui-même car le sérieux est un instrument de l'autorité, mais s'amuse parfois quand il regarde ses serfs et leurs roublardises légendaires et leurs goinfreries. D'où cet image qu'a désormais l'homme du pouvoir sur les siens et qu'a le peuple de lui-même.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Kamel Daoud
Source : www.lequotidien-oran.com